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Exposition Vallotton Forever, la rétrospective 

Musée cantonal des Beaux-arts de Lausanne, Suisse

Du 24 octobre 2025 au 15 février 2026

Politiquement engagé dans le mouvement anarchiste, il pose un regard caustique sur la société.

Pourtant, à 35 ans, il se marie bourgeoisement et sa critique sociale exprimée dans ses créations artistiques se tourne alors vers les relations de couple et sa conception des femmes.

Dans ses dernières années, son intérêt se porte sur le paysage et la lumière, laissant derrière lui une œuvre dense et variée.

L’exposition se décline selon une approche mêlant thématique et chronologie, sur douze sections réparties sur deux étages.

Le premier étage couvre la période de jeunesse de l’artiste de 1882 à 1903. Vallotton a 16 ans quand il arrive à Paris. Il va suivre une formation académique, acquérir une maîtrise de la gravure sur bois, exposer ses premières œuvres à partir de 1885 et rejoindre le groupe des Nabis en 1891.

Le deuxième étage présente les peintures de la période de maturité de l’artiste, de 1904 à 1925, année de sa disparition. Vallotton a acquis une stabilité financière et va se consacrer exclusivement à la peinture de tableaux souvent de grandes dimensions.

Premier étage

Salle 1 – Les débuts

En pénétrant dans la première salle, le visiteur est immédiatement confronté à des œuvres lui fournissant les clés de la personnalité de Félix Vallotton.

Etude de fesses, vers 1884, huile sur toile, collection privée

Les deux premières toiles, la saisissante Etude de fesses et Nu assis sur un tabouret, ainsi que le triste portrait Juliette Lacour frappent par la qualité, la justesse et le réalisme du dessin.

Cependant elles saisissent par une vision de la femme, froide et dénuée d’érotisme ou de séduction, conception que l’artiste déclinera sur le même mode mêlant concupiscence et mépris tout au long de sa vie artistique.  

Nu assis sur un tabouret, vers 1884, huile sur toile, collection privée, Nantes, France
Juliette Lacour, 1886, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Deux tableaux, Les parents de l’artiste et Paul Vallotton avec son chapeau précisent son environnement familial, à la respectabilité et la raideur étouffantes.

Les parents de l’artiste, 1886, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
Paul Vallotton avec son chapeau, 1888, huile sur toile, collection privée

Deux autoportraits présentent Vallotton à l’âge de 20 ans, puis à 25 ans, installé à Paris depuis plusieurs années.

Regard fixe et distant, traits presque émaciés, tenue sévère, rien ne vient tempérer l’impression de froideur et d’ambition. 

Dans un rendu simplifié, ces autoportraits mettent en lumière l’expression d’inquiétude d’un sujet maintenant une distance volontaire.

Autoportrait, vers 1890, crayon sur papier, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
Autoportrait à l’âge de vingt ans, 1885, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Souhaitant percer et être exposé au Salon, le jeune et talentueux artiste conforme son style aux exigences académiques et réussi à faire accrocher au Salon de 1885 son Autoportrait de la même année ainsi que le portrait de ses parents.

A partir de 1891, Vallotton renonce au Salon et rejoint l’année suivante le Salon des Indépendants où il accroche trois œuvres, La malade, Le bain au soir d’été et La valse qui marquent la transformation stylistique de ses créations.

Il abandonne le réalisme au profit du langage nabi : couleurs vives, richesse décorative, figures flottantes, dynamisme des corps et étrangeté suggestive.

La valse met en scène des patineurs dansant sur la patinoire des Champs-Élysées à Paris. Selon les préceptes nabis opposés aux impératifs du style réaliste, Vallotton traite son sujet par une simplification des formes. Il traduit le mouvement dans l’espace plutôt que les danseurs eux même induisant une impression de fête féérique.

La valse, 1893, huile sur toile, Musée d’art moderne André Malraux, Le Havre, France

Son tableau La malade joue un rôle charnière dans cette mutation stylistique.

Oscillant entre une composition classique en « scène de théâtre » à la manière de la peinture hollandaise et une articulation déconnectée des personnages, le tableau avec ses volumes raccourcis suscite une impression d’étrangeté et semble marquer la fin du premier style réaliste de Vallotton.

La malade, 1892, huile sur toile, Kunsthaus, Zürich

La toile Bain au soir d’été et sa scène des naïades autour de la fontaine de jouvence, constitue un véritable catalogue de poses féminines, tous âges confondus, captées dans l’intimité du déshabillage.

Par un jeu de « patchwork » de motifs divers, parfois teintés de caricature, et par la rupture avec la perspective de la Renaissance, Vallotton instaure un dialogue ironique entre la tradition picturale et les formes nouvelles de la peinture décorative.

Le bain au soir d’été, 1892-1893, huile sur toile,
Kunsthaus, Zürich

Salle 2 – La foule

En 1891, Félix Vallotton se forme à la gravure sur bois et maîtrise rapidement cette technique difficile. Ce médium va lui permettre d’affirmer son nouveau langage plastique de façon déterminante.

Vallotton y développe un style immédiatement reconnaissable, simplifié et brutaliste, fondé sur une extrême synthèse des formes, une composition rigoureuse et un usage radical du contraste entre le noir et le blanc.

Les aplats sombres, souvent dominants, confèrent à ses images une force expressive saisissante et une dimension presque dramatique novatrice.

Exposition universelleLe feu d’artifice, 1900, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
Exposition universelleL’averse, 1900, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
Le coup de vent, 1894, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

La foule devient l’un des sujets majeurs de son œuvre gravé dès 1892. Vallotton observe les mouvements collectifs et les comportements dans les espaces de la vie citadine : grands magasins, rues animées, jardins publics, salles de spectacle ou scènes de manifestations populaires.

Ces rassemblements humains, saisis dans leur densité et leur tension, lui permettent d’explorer les rapports entre l’individu et le groupe, ainsi que les mécanismes sociaux à l’œuvre dans la ville contemporaine.  

À travers ces images, le peintre porte un regard ironique, critique et distancé sur la société de la fin du XIXᵉ siècle. Les progrès économiques et techniques issus de la Révolution industrielle, tout en transformant profondément les modes de vie, accentuent les inégalités sociales et multiplient les laissés-pour-compte.

Dessins pour « Les Rassemblements », 1895/1902-1903, crayon encre de Chine, aquarelle sur papier, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Vallotton met en lumière ces mécanismes sociaux, révélant l’envers du décor d’une modernité triomphante, dominée par l’ascension d’une bourgeoisie dont il observe avec ironie et lucidité les privilèges et les excès.

Le dessin de presse est une source de revenu pour Vallotton qui connait une grande gêne financière au moment de son arrivée à Paris. Il travaille avec acharnement et multiplie des travaux dans tous les secteurs des arts graphiques. Sa notoriété croissante lui ouvre les portes de la presse illustrée à grand tirage, notamment Le Courrier français et Le Rire.

Le plan commode de Paris, 1892, lithographie, collection privée

Parallèlement à son œuvre gravée, Vallotton poursuit ses recherches en peinture. Trois œuvres des années 1901 à 1903, Le Pont-Neuf, Les toits, rue Mérimée, Les ballons, allient composition novatrice et utilisation de silhouettes et conservatisme thématique.

Le Pont-Neuf, 1901, huile sur carton, Kunst Museum, Winterthour
Les ballons, 1900-1902, huile sur carton marouflé sur bois, Aarau, Aagauer Kunsthaus et Fondation Gottfried Keller, Office fédéral de la culture, Berne
Les toits, rue Mérimée, vers 1903, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Salle 3 et 4 – L’humour, le spectacle

Dans le cadre du Théâtre de l’œuvre, Vallotton participe aux cotés d’artistes nabis comme Bonnard, Denis ou Vuilliard, à des réalisations d’avant-garde. Dans le même esprit imprégnant ses travaux pour les supports de presse, Vallotton-peintre se focalise sur la médiocrité du quotidien. Il pose son regard dépréciateur sur les valeurs bourgeoises et maintient une distance critique vis-à-vis de ses sujets.

Le théâtre constitue pour Vallotton un espace d’observation par excellence où se croisent diverses strates de la société, artistes, bourgeois, fêtards, gens du peuple.

Vallotton saisit ses sujets au dépourvu, à un moment clé, hors pose ou préparation, dans un style qui touche à la caricature. Il utilise l’espace clos du théâtre et ses contraintes – éclairage artificiel, jeu ombre/lumière, contigüité des spectateurs, couleur des textiles, etc. pour mettre en évidence les rapports humains, les ambigüités de certaines interactions, le comique de situation.

Femme acrobate, 1910, huile sur toile, Collection Pictet

Le couplet patriotique, 1893, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909, huile sur toile, collection privée, Suisse

Le joyeux Quartier Latin, 1895, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Troisième galerie au Chatelet, 1894, huile sur carton marouflé sur bois, Musée Orsay, Paris

Dans un contexte différent, le tableau de 1899 La Baignade à Etretat, Vallotton croque le ridicule d’un groupe de bourgeois en villégiature barbotant dans les vaguelettes de la côte normande alors à la mode.

La composition en plongée souligne sa position distante d’observateur critique.  Le rendu bariolé et caricatural des personnages touche au grotesque.

La baignade à Etretat, vers 1899, huile sur carton, collection privée

Salle 5 et 6 – La Revue blanche, la mode

À la fin du XIXᵉ siècle, la presse française connaît un âge d’or grâce à la loi de 1881 sur la liberté de la presse, suscitant l’émergence de nombreuses revues littéraires et artistiques. La plus emblématique est La Revue blanche, que dirige Thadée Natanson. Étroitement liée aux peintres nabis, elle contribue à la reconnaissance d’artistes comme Bonnard, Toulouse-Lautrec ou Vallotton. En marge des circuits officiels, la revue se distingue aussi par ses positions anarchistes. A partir de 1893, Vallotton collabore avec la Revue Blanche, il y publie de nombreuses gravures.

Dans une première gravure sur bois, Félix Vallotton représente l’épouse de Thadée Natanson,  Misia au piano. Ne la quittant pas des yeux, cinq artistes entourent leur égérie.

La symphonie, 1897, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne



Avec son portrait à l’huile de Misia à sa coiffeuse, Vallotton accentue son hommage à une figure centrale du cercle de La Revue blanche. Représentée se contemplant dans son miroir, Misia est saisie dans un espace intime délimité par le mobilier et un rideau renforçant la proximité de la scène.

La scène met en valeur sa coquetterie et sa féminité, en écho à son rôle de muse et de figure de séduction des artistes et poètes de la revue. Une estampe accrochée au mur rappelle discrètement le lien entre Vallotton et La Revue blanche.

Misia à sa coiffeuse, 1898, détrempe sur
carton, Musée d’Orsay, Paris



En 1898,  La Revue blanche publie  les dix planches de la suite Intimités gravée par Félix Vallotton. Une série de scènes déclinant le couple dans différentes relations, pointe l’hypocrisie du mariage bourgeois dans l’espace resserré et étouffant d’appartements citadins.

L’utilisation d’aplats d’encre noire sur papier blanc souligne l’atmosphère sombre de ces scénettes où dominent tromperie, manipulation et contrainte.

Ce recueil qui ne fut tiré qu’à trente exemplaires est une rareté, Vallotton en a délibérément détruit les matrices dont seul un fragment fut conservé, les dix fragments réunis constituant la preuve de ces destructions.

Toujours en quête de revenus alimentaires, Félix Vallotton exerce une activité de dessinateur pour la revue Mode Pratique.

Il va développer une connaissance du vêtement et des accessoires –  féminins, professionnels, etc., collationner tout une gamme de postures et silhouettes révélatrices de statuts sociaux,  et représenter l’univers marchand du vêtement.

Femme au manchon, 1895, huile sur carton, collection privée
En promenade, 1895, huile sur carton, collection privée
Le chapeau violet, 1907, huile sur toile, Kunst Museum, Winterthour

Dans l’extraordinaire triptyque Bon Marché, Vallotton donne à voir le temple de la consommation, lieu sacré où se presse la foule.

Dans sa partie centrale, un flux compact de clients descend un escalier monumental pour se déverser dans les rayons bondés. Deux panneaux de part et d’autre présentent les rayons adjacents remplis d’une  débauche d’articles multicolores et parfaitement alignés, où des vendeurs tentent de séduire les clients.

Salle 7 – La répression

Dans les années 1892-1894, Vallotton s’attaque frontalement au  thème de l’injustice sociale dans quatre gravures sur bois.  

En 1893, la revue L’Estampe originale publie les artistes d’avant-garde dont les peintres nabis au premier chef.

Pionniers dans la création d’estampe, certains artistes comme Bonnard, Denis ou Vuillard optent pour la lithographie en couleurs. Vallotton présente des gravures sur bois en noir et blanc et des sujets politiques, comme La Manifestation ou L’anarchiste.

La manifestation, 1893, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

L’anarchiste, 1892, gravure sur bois, Fondation Félix Vallotton, Lausanne

La Charge reprend le même thème et dénonce les abus de policiers chargeant à la baïonnette des citoyens apeurés, dont certains sont projetés en l’air. 

La charge, 1893, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Dans L’exécution, Vallotton concentre notre regard sur l’angoisse du condamné figé et tremblant, dans l’horreur d’un face à face avec la guillotine. Le graveur parvient ici à nous faire partager sa position contre la peine de mort.

L’exécution, 1894, gravure sur bois, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Revue novatrice par l’insertion d’illustrations en pleine page et l’attribution de numéros entiers à un unique artiste, L’Assiette au Beurre affirme de son positionnement politique libertaire. La revue accorde une grande liberté aux artistes qui peuvent y exprimer leurs convictions sur des sujets aussi controversés que l’antimilitarisme, l’anticléricalisme, le féminisme ou la lutte des classes. 

Le 1er mars 1902, Vallotton y publie son portfolio Crimes et châtiments composé de 23 lithographies imprimées au recto de chaque page perforée pour être détachable.

Il  fustige les figures d’autorité – police, patrons, religieux – qui abusent de leur pouvoir et exerce violence et cruauté sur la partie la plus faible de la société.

Salle 8 – Les intérieurs

1896 marque l’époque où Vallotton prend des scènes d’intérieur comme thème privilégié. Il multiplie alors les représentations de personnages féminins dévêtus mis en scène dans des intérieurs clos Dans un premier temps, il les réalise à la gravure sur bois mais il se tourne bientôt vers la peinture, sa passion première.

Nu dans la chambre rouge, 1897 (?), huile sur carton, Fondation d’art, Pauline
Femme nue, rideau vert, 1897, huile sur carton, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
Femmes nues aux chats, vers 1897-1998, huile sur carton, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

En 1899, la galerie Durand-Ruel organise une exposition des œuvres des peintres nabis. Vallotton montre six Intérieurs avec figures, qui mettent en scène un homme et une femme dans des situations ambigües.

Plusieurs toiles, La chambre rouge, toile décisive du retour au médium de la peinture, La visite, Cinq heures, L’attente, comportent les mêmes moyens stylistiques –  composition, traitement de l’espace, couleurs, mobilier, objets –  pour instaurer un suspense et mobiliser l’imagination.

La chambre rouge, 1898, détrempe sur carton, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne
La visite, vers 1899, gouache sur carton, Kunsthaus, Zürich
Cinq heures, 1898, détrempe sur carton, collection privée
L’attente, 1899, détrempe sur carton, collection privée

Cette même année 1899, l’artiste épouse Gabrielle Rodrigues-Henriques. Ce changement de vie va coïncider avec le nouvel intérêt de l’artiste pour la peinture de scènes d’intimité et de vie quotidienne. Il représente sa femme et ses beaux-enfants dans plusieurs œuvres, révélant ainsi des relations complexes et parfois tendues au sein du groupe familial.

Dans le tableau au colorisme typiquement nabi Le dîner, effet de lampe, le maître de maison figure en noir, de dos, tel une menace. Les membres de la famille sont représentés comme des pantins. Fascinée, une petite fille fixe le personnage face à elle. La lumière renforce l’étrangeté de la scène.

Le dîner, effet de lampe, 1899, huile sur carton marouflé sur bois, Musée d’Orsay, Paris

Son épouse Gabrielle apparaît dans Intérieur avec femme en rouge de dos. Dans ce tableau, Vallotton reprend les codes des peintres du Nord du XVIIe siècle pour la représenter déambulant dans une perspective de pièces en enfilade.

Dans Femme fouillant dans un placard, Vallotton peint sa femme de dos, étrangement accroupie devant un placard ouvert, une lampe à pétrole posée sur le sol à coté d’elle. On aperçoit uniquement sa silhouette, la lumière se projette sur le plafond et sur les piles de linge alignées. La scène suscite une interrogation et induit une étrangeté.

Intérieur avec femme en rouge de dos, 1903, huile sur toile, Kunsthaus, Zürich

Femme fouillant dans un placard, 1901, huile sur toile, collection privée
La salamandre, 1900, détrempe sur carton, collection privée, Suisse

La chaste Suzanne, 1922, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

La période du XIXe siècle de Vallotton s’achève.  Il rompt avec la bohème et se marie bourgeoisement en 1899 avec une femme aisée. En ce début de XXe siècle, Vallotton acquiert une assise financière lui permettant d’abandonner les travaux alimentaires. Il peut désormais se consacrer entièrement à la peinture.

Deuxième étage

Salle 9 – Les nus

Du premier étage à l’atmosphère un peu étouffante constituée de petits espaces tendus de tissus sombres – rouge, vert, bleu, aux murs couverts d’œuvres serrées les unes aux autres à la façon du XIXe siècle, le visiteur pénètre au deuxième étage dans de vastes salles blanches, baignées de lumières, ambiance caractéristique de la présentation d’œuvres du XXe siècle.

Une petite sculpture de nu féminin Femme retenant sa chemise de 1904, témoigne de la transition qu’opère Vallotton pour passer du style nabi aux formes aplaties au réalisme du relief.

Font écho à ce petit bronze, plusieurs tableaux dont son Nu au poêle est très approchant.

Femme retenant sa chemise, 1904,  bronze, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Nu au poêle, 1907, huile sur toile, collection privée

De 1904 à 1910, Vallotton multiplie les tableaux de nus exclusivement féminins de grandes dimensions. Il associe souvent la nudité féminine à l’élément eau, seule ou en groupe. Il affectionne les physiques aux formes amples et galbées, taille fine et hanches prononcées.  Grand admirateur de Jean-Dominique Ingres, Vallotton s’est initié aux nus en copiant ses œuvres et notamment son Bain Turc dont il livre sa propre version en 1907.

Baigneuse au rocher, 1911, huile sur toile, Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthour
Trois femmes et une petite fille jouant dans l’eau, 1907, huile sur toile, Kunstmuseum, Bâle
Baigneuse de face, fond gris, 1908, huile sur toile, Kunsthaus Glarus, Glaris
Baigneuse de dos s’essuyant avec un linge roulé, 1908, huile sur toile, collection privée
Le bain turc, 1907, huile sur toile, Musée d’art et d’histoire, Genève

En 1905, Vallotton présente au Salon des Indépendants Le Repos des modèles, une toile de grand format relevant d’une esthétique réaliste.

Au premier plan, deux nus féminins sur un lit sont présentés de profil face à face: l’une, allongée, tient une fleur, tandis que l’autre, assise, la regarde en conversant avec elle. Un large rideau blanc, bordé d’une broderie, structure la composition en séparant les plans et dévoile le second plan à la manière d’une scène théâtrale. Celui-ci est constitué d’un grand miroir reflétant l’ensemble de la scène, les deux figures ainsi que le mur situé face au lit. Sur le mur, sont accrochés plusieurs tableaux, dont le portrait tronqué à mi-visage des parents de Vallotton, peint en 1886.

Par cette œuvre, l’artiste affirme un véritable manifeste marquant la rupture entre sa production du XIXᵉ siècle et celle du XXᵉ siècle.

Le repos des modèles, 1905, huile sur toile, Kunst Museum, Winterthour

Salle 10 – Les paysages

A partir de 1909, Valloton séjourne les étés à Honfleur.  Il développe un nouvel intérêt pour le paysage, la nature, la lumière, sans pour autant abandonner son travail sur le nu féminin. A l’occasion, il réalise des natures mortes ou un autoportrait.

Vallotton s’inspire de son environnement, le bord de mer, la propriété qu’il habite, les paysages autour de Honfleur. Il mémorise des paysages dont il fait des croquis et qu’il reconstitue de mémoire dans son atelier. Il travaille sur la lumière, notamment son effet sur l’eau et sur les ombres qu’elle projette.

Ces œuvres frappent par leur indépendance vis-à-vis des mouvements contemporains comme l’impressionnisme ou le fauvisme. On retrouve dans ces peintures de paysage l’extraordinaire qualité de composition et de contraste déployés dans les gravures qui ont fait la marque distinctive de l’artiste.

Les mêmes années, Vallotton poursuit ses recherches sur le nu féminin qu’il replace en intérieur.

Dans certains de ces tableaux, l’artiste installe ses modèles sur une chaise, torse nu, visage détourné ou de face, regard inexpressif.

Le peintre n’instaure aucune communication avec ses modèles qui constituent pour lui un support pour approfondir ses recherches formelles sur la couleur et sur la ligne.

Torse au rideau jaune, 1911, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

La coiffure, 1911, huile sur toile, collection privée
Torse de femme assise drapée de satin jaune, 1910, huile sur toile, Musée d’art moderne, Troyes

Dans d’autres tableaux, Vallotton s’intéresse aux nus allongés à la façon des Vénus de la Renaissance.

Nu à l’écharpe verte, 1914, huile sur toile, Musée des Beaux-arts, La-Chaux-de-fonds

Femme nue couchée dormant, 1913, huile sur toile, Fondation Hahnloser/Jaeggli

Dans L’été l’artiste utilise un paysage des environs de Honfleur dans lequel il place huit nus dans différentes postures – allongés sur le dos ou sur le ventre, assis, debout.

Un groupe de trois nus à gauche évoque le thème des Trois Grâces. La protagoniste à gauche de ce groupe, est une citation du tableau Doux pays de Puvis de Chavannes à qui Vallotton vouait une grande admiration.

L’été, 1912, huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

Le tableau La Blanche et la Noire confronte le visiteur à deux personnages féminins.

Une femme rousse aux joues très rouges, endormie, est allongée sur un lit, seins et poils pubiens en évidence. Assise à ses pieds sur le lit, une femme noire drapée d’un tissu bleu, boucles d’oreilles et collier de corail et turban rouges, la contemple en fumant une cigarette.

Cette œuvre combine la citation de L’Olympia de Manet et celle de l’Odalisque à l’esclave de Ingres. Le tableau est remarqué pour l’ambigüité de la scène qui soulève des interprétations sans fournir aucune piste fiable pour les confirmer.

La Blanche et la Noire, 1913, huile sur toile, Künst Museum, Winterthour

Parallèlement aux paysages et aux nus,  Félix Vallotton s’intéresse pendant cette même période au genre de la nature morte.

Il dispose des aliments, fruits, légumes, viande, de façon simple, sur un petit guéridon, couvert ou non d’une nappe blanche. La peinture appliquée en fine couche et le souci du détail réaliste permettent un rendu illusionniste très réussi.

Au premier plan de Poivrons rouges peint en 1915, un couteau reflète la couleur rouge du poivron comme si la lame était couverte de sang. Peut être est-ce une allusion aux  tueries de la Première guerre mondiale.

Vallotton ponctue les phases de sa vie d’artiste d’autoportraits alliant réalisme, précision graphique et sobre composition.

Son Autoportrait à la robe de chambre répond à ces caractéristiques. Il se donne à voir en peintre d’âge mûr aux tempes grisonnantes, moustaches et lunettes rondes, regard fixe et sévère, palette en main au premier plan. 

Salle 11 – La guerre

1914 et le déclenchement de la Première guerre mondiale va infléchir la trajectoire artistique de Vallotton. Naturalisé français en 1900, il veut s’engager pour défendre son pays d’adoption.  

Dans son tableau L’homme poignardé, de 1916, on retrouve le couteau de sa nature morte Poivrons rouges. L’homme poignardé rend compte sous forme symbolique de l’état d’esprit de l’artiste qui représente le corps décharné d’un Christ de scène déposition que le visiteur viendrait pleurer.

Trop âgé, on refuse de l’engager mais il obtient une mission d’artistes aux armées en 1917. Proche de la ligne de front, il est témoin de scènes d’horreur. Sa toile Verdun de 1917, tente d’exprimer de façon synthétique ce qu’il a vu et ressenti dans un style qui diffère de toutes ses œuvres antérieures et s’approche du futurisme de Russolo ou Bocconi. Il y présente un paysage chaotique, incendié et dévasté, entrecoupé de brutales diagonales figurant des tirs mortels.

Salle 12 – Les dernières années

Dans ses dernières années de vie, Vallotton  se remet au paysage dont un grand nombre de cours d’eau et de rivages. Il produit des natures mortes, des nus dont peu de cette époque figurent dans l’exposition

Dans un nouvel Autoportrait Vallotton se représente à nouveau en peintre en 1923, palette en main au premier plan, debout devant sa toile. Élégamment vêtu d’un costume cossu, chemise blanche et cravate, impeccablement rasé et coiffé, expression de profonde confiance en soit, on pourrait identifier un grand bourgeois plutôt qu’un artiste si ce n’était la présence de la palette.

Le 29 décembre 1925, Félix Vallotton disparaît à l’âge de soixante ans.

Travailleur infatigable, il a produit 1700 peintures, plus de 200 gravures, des illustrations par centaines, quelques sculptures, de nombreux dessins, trois romans, des pièces de théâtre, des articles de critiques et des textes sur l’art.

Conclusion

Empreinte d’un fort pessimisme et d’une vision acide de ses contemporains, tout genre, âge et statut social confondus, l’œuvre de Vallotton frappe par l’opposition entre la qualité du dessin et la sécheresse voire l’absence de rendu psychologique. L’exposition du Musée cantonal des Beaux-arts de Lausanne réussi à faire percevoir cette complexité. Si vous passez par Lausanne, ne manquez pas s’y faire un saut.