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Exposition Henri Rousseau
L’ambition de la peinture
Exposition au musée de l’Orangerie
Du 25 mars au 20 juillet 2026
Du 25 mars au 20 juillet 2026, le Musée de l’Orangerie en partenariat avec la Fondation Barnes consacre une grande rétrospective à Henri Rousseau (1844-1910). À travers une cinquantaine d’œuvres majeures, l’exposition invite le visiteur à redécouvrir le parcours singulier de cet artiste visionnaire, longtemps cantonné en France à l’étiquette réductrice de « peintre naïf ».
Salué dès ses débuts par des figures majeures de l’avant-garde comme Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso ou Robert Delaunay, puis par le marchand d’art Paul Guillaume, Henri Rousseau conquit également les collectionneurs américains. Parmi eux, Albert Barnes réunit plusieurs dizaines de ses toiles, contribuant à faire rayonner son œuvre bien au-delà des frontières françaises.
Avec cette exposition, le Musée de l’Orangerie célèbre la puissance créative et l’audace d’Henri Rousseau, révélant avec précision la détermination inébranlable qui anima toute sa démarche artistique et donna naissance à un univers pictural unique, foisonnant et profondément moderne.
L’exposition s’ouvre sur l’autoportrait d’Henri Rousseau, Moi-même, portrait-paysage (1890), qui offre d’emblée l’image d’un peintre parisien à part entière, doté d’une décoration académique qui ne lui fut jamais octroyée.
Palette et pinceau en mains, il se tient debout au premier plan sur un quai, vêtu d’un élégant costume sombre, dans un décor à la fois réaliste et imaginaire. Sur sa palette, figure les noms de ses deux épouses, Clémence et Joséphine. Il a 46 ans et fixe le spectateur d’un regard ferme. Derrière lui flottent les emblèmes de l’exposition universelle de 1889 avec les pavillons internationaux. A l’arrière-plan surgissent des immeubles parisiens avec derrière eux, la Tour Eiffel inaugurée un an auparavant, et dans le ciel, une montgolfière.
Le style du tableau est volontairement simple. Les formes nettes, les perspectives maladroites et les proportions peu réalistes, le personnage en quasi lévitation, concourent à l’instauration d’une atmosphère poétique, singulière et quelque peu onirique.
Cette œuvre constitue l’exemple type du portrait-paysage avec un personnage au premier plan inséré dans un décor dont les détails renseignent sur la personnalité du personnage central, son métier, son statut social, ses sources d’intérêt et sur l’impression que l’artiste entend susciter.
L’exposition se poursuit en six sections, « Rousseau et son cercle, l’invention du portrait paysage », « Variations et déclinaisons à la recherche du marché », « L’ambition de la peinture officielle », « Aux origines d’un style », « Un style à soi », et « Les tableaux manifestes ».
Rousseau et son cercle, l’invention du portrait paysage
Henri Rousseau poursuit son exploration du portrait-paysage avec des nombreuses représentations de proches qu’il vendra aux personnes de son entourage et qu’il réalise à l’occasion d’évènements familiaux ou festifs, et souvent, pour payer un fournisseur.
Ces tableaux mettent en lumière une facette originale de l’œuvre d’Henri Rousseau : sa manière de mêler le portrait et le paysage dans une même composition. Au lieu de représenter uniquement une personne ou un décor sans protagoniste, Rousseau crée des tableaux où le personnage semble profondément lié à son environnement. Le paysage ne sert plus simplement d’arrière-plan : il participe à l’identité du modèle et raconte quelque chose de lui.
Cette approche puisée aux sources de la peinture, est novatrice pour l’époque. Alors que les portraits académiques traditionnels mettent surtout l’accent sur le statut social ou la ressemblance physique, Rousseau introduit une dimension poétique et symbolique. Les personnages apparaissent souvent immobiles, presque figés, visages inexpressifs, juxtaposés les uns aux autres, dans des décors tout à la fois réalistes et imaginaires.
Souvent, les sujets humains ne sont ni proportionnés entre eux, ni au décor qui les entoure. L’absence de perspective positionne le sujet au même plan que le décor ce qui renforce le concept de portrait-paysage. Parfois, le peintre féru de spiritisme très en vogue en cette fin de XIXe siècle, imbrique des détails « surnaturels » dans la scène. Cette simplicité apparente instaure une forte intensité émotionnelle dans les œuvres.
Le tableau Le Passé et le Présent, ou Pensée Philosophique présente le remariage du peintre avec Joséphine.
Les esprits bienveillants de leurs conjoints défunts les regardent depuis le ciel. Le marié tient un bouquet de fleurs de myosotis, fleur du souvenir, la main de sa femme rejoint la sienne.
Juste devant le couple, tous deux vêtus de noir en signe de deuil, un arbrisseau étend ses rameaux fleuris en symbole de renouveau et une liane de lierre, expression de la force vitale et de l’amour constant relie les deux personnages.
La toile La Famille comporte toutes les composantes de la représentation de la famille respectable.
Devant la demeure familiale, se tiennent à droite, les trois générations des hommes, grand-père, père et fils, cravatés, en chemises blanches et costumes de bourgeois sombres et sobres.
A gauche, les trois générations de femmes, grand-mère assise sur une chaise, mère et filles debout se tiennent par la main.
Les hommes soutiennent devant eux des verres à pied, tandis que le grand-père assis sur un tonneau, littéralement assis sur la fortune de la famille, tient en main une bouteille, symbole de son négoce.
L’avenir est assuré par une descendance qu’assurera le bambin assis sur la pelouse au premier plan.
Le tableau La Noce est un assez grand format, très emblématique de la manière dont Rousseau travaille le portrait, puisqu’il donne à voir plusieurs personnages regroupés autour d’une jeune mariée, vêtue de sa robe blanche, dont le long voile vient déjouer la perspective.
Cette œuvre met en évidence les centres d’intérêts de Rousseau.
Tout d’abord, son intérêt pour la photographie. Le groupe de la toile semble poser pour un portrait photographique officiel un jour de noce. Rousseau s’est attaché à travailler les traits des protagonistes pour leur donner une identité.
De récentes analyses radiographiques de cette peinture ont révélé que la robe de la mariée a été raccourcie pour faire disparaître les pieds de la mariée. Le détail du chien au premier plan dans cette deuxième version recouvre les pieds qui étaient visibles dans la première version du tableau.
Le Portrait de Madame M. nous présente une grande femme élégamment vêtue d’une robe noire aux manches bouffantes démesurément larges. Elle se détache sur un fond végétal, au-dessus duquel seule sa tête émerge
Les proportions sont incohérentes : ses mains sont presque plus grandes que sa tête. Plus irréaliste encore est la différence de taille entre la tête de cette femme et celle du petit chat au premier plan, à droite.
C’est encore une fois, grâce à ces particularités faites de disproportions que le peintre crée une représentation saisissante de la figure humaine.
Variations et déclinaisons à la recherche du marché
Henri Rousseau n’a cessé sa vie durant de tenter de trouver sa place dans le monde de l’art et de séduire un large public. Longtemps moqué par les critiques académiques, Rousseau doit construire sa reconnaissance progressivement.
Pour cela, il développe des motifs reconnaissables : végétation abondante, personnages figés, compositions simples et couleurs franches. Ces éléments deviennent peu à peu sa signature artistique.
Cette partie de l’exposition met ainsi en évidence le contraste entre ses ambitions artistiques, les attentes commerciales de l’époque, et l’originalité de son langage pictural.
À travers différentes versions de portraits, Images paysages, natures mortes, Rousseau reprend certains thèmes qu’il adapte et transforme selon les attentes du marché de l’art de son époque.
Rousseau cherche à faire connaître son travail, à exposer régulièrement et à attirer acheteurs et critiques.
En reprenant un même sujet sous plusieurs formes, Rousseau explore différents équilibres entre portrait, décor et narration.
Certaines œuvres paraissent plus décoratives, d’autres plus symboliques ou poétiques. Cette répétition constitue une manière d’affirmer son style personnel tout en répondant aux goûts du public.
La Carriole du Père Junier est à cet égard significatif. A bord d’une carriole noire aux montants oranges, le Père Junier, vendeur de légumes parisien, se promène avec sa famille. Le peintre lui propose ce tableau pour apurer ses dettes.
Dans ce portrait de famille, il inclut le grand-père auprès du Père Junier, tous deux habillés de noir. Derrière les hommes, son épouse avec la grand-mère, les deux enfants et le chien.
Le Père Junier regarde son cheval blanc qui se tient sur la pointe des sabots comme une danseuse lévitant dans l’espace.
Rousseau va souvent répéter cet effet de flottement de certains personnages dans leur environnement pictural.
Cette œuvre se situe à un moment charnière : entre production destinée à être vendue et véritable recherche moderne. C’est précisément cette liberté, mêlée à une certaine maladresse assumée qui fascinera plus tard les avant-gardes artistiques du XXᵉ siècle.
L’ambition de la peinture officielle
Loin de l’image d’un peintre marginal, Rousseau aspire à la légitimité académique. Tout au long de son parcours, il a la volonté d’être reconnu par les institutions artistiques de son temps, notamment le Salon officiel. Il soumet régulièrement ses œuvres aux jurys du Salon, cherchant à s’inscrire dans les codes de la peinture reconnue : compositions lisibles, sujets narratifs, scènes historiques ou allégoriques, formats ambitieux. Cette démarche traduit l’ambition sociale et artistique d’être considéré comme un peintre « sérieux » par l’élite culturelle.
Pourtant, cette aspiration entre en tension avec son style singulier. Ses perspectives simplifiées, ses figures rigides et son traitement de l’espace détonnent avec les exigences académiques. C’est précisément ce décalage qui provoque souvent le rejet ou l’incompréhension des jurys, mais qui fera plus tard sa singularité.
Le paradoxe central de la carrière de Rousseau réside dans le fait qu’il veut entrer dans la peinture officielle mais que c’est son éloignement des normes qui forge sa modernité.
En explorant cette ambition, l’exposition montre un artiste déterminé qui ne se contente pas de créer dans l’isolement mais cherche activement une reconnaissance institutionnelle. Cette quête, souvent infructueuse, éclaire d’autant mieux la radicalité de son œuvre et la place unique qu’il occupera dans l’histoire de l’art moderne.
Le tableau La Guerre est l’une de ses œuvres les plus puissantes et les plus sombres. Elle propose une vision allégorique et dramatique de la violence humaine.
Au centre de l’œuvre, une figure féminine sombre et inquiétante domine la scène, juchée sur un cheval noir. Elle incarne la guerre elle-même, non pas comme un événement précis, mais comme une force destructrice et apocalyptique. Sous elle, le paysage est ravagé : des corps jonchent le sol, les arbres semblent brûlés ou arrachés, des charognards dévorent les corps ensanglantés. L’atmosphère est celle du chaos et de la désolation.
Rousseau adopte ici un langage symbolique. Les éléments ne cherchent pas à représenter un champ de bataille identifiable, mais à traduire une idée universelle de la guerre. Cette dimension allégorique rapproche le tableau d’une vision presque mythologique : la guerre devient une entité autonome, monstrueuse.
Le style reste toutefois fidèle à Rousseau par ses formes simplifiées aux contours nets, l’absence de perspective académique rigoureuse, des couleurs contrastées renforçant l’effet dramatique et une composition frontale qui donne une impression d’immédiateté.
Ce contraste entre la simplicité du style et la gravité du sujet renforce l’impact émotionnel de l’œuvre. Rousseau choisit une image directe, presque simpliste mais d’une grande force symbolique.
Sur un mode beaucoup moins dramatique, le tableau Les représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix s’inscrit dans la veine des grandes compositions allégoriques et historiques que l’artiste affectionne particulièrement dans sa quête de reconnaissance officielle.
L’œuvre représente une scène diplomatique et symbolique : des représentants de différentes nations viennent rendre hommage à la République française, incarnée comme une figure d’ordre et de stabilité. Rousseau ne représente pas un événement précis mais traduit une idée universelle de paix et de concorde entre les peuples. La scène prend ainsi une dimension idéalisée où la diplomatie devient un acte solennel et harmonieux.
La composition est organisée de manière frontale et hiératique. Les personnages sont alignés ou regroupés de façon claire, sans effet de profondeur. Cette simplicité structurelle, typique de Rousseau, donne à la scène une lisibilité immédiate mais aussi une certaine rigidité. Les figures semblent presque statiques, comme figées dans un cérémonial intemporel, juxtaposées et disproportionnées comme dans un collage.
Le décor joue un rôle discret mais essentiel : il situe la scène dans un espace urbain pavoisé symbolique, renforçant l’impression d’un événement officiel et universel. Les couleurs sont franches, les formes simplifiées, et l’ensemble dégage une atmosphère à la fois simple et solennelle.
Cette œuvre illustre bien l’ambition de Rousseau de s’inscrire dans la peinture d’histoire, considérée à son époque comme le genre le plus prestigieux. Cependant, son traitement personnel, l’absence de perspective académique et la stylisation des figures, transforment ce sujet officiel en vision personnelle et utopique.
Le tableau révèle un double enjeu, la volonté d’intégration dans la tradition académique et l’affirmation d’un langage pictural singulier. Henri Rousseau tente la peinture d’histoire avec une sincérité qui deviendra sa signature dans une œuvre à la croisée de l’idéalisme politique et de la simplicité stylistique.
Aux origines d’un style
Henri Rousseau construit progressivement un langage pictural entièrement personnel. Les quatre tableaux rassemblés montrent l’évolution de son art entre 1886 et 1910 : les personnages, souvent inspirés de gravures populaires, apparaissent d’abord détachés du décor avant d’être peu à peu absorbés par une végétation envahissante et presque irréelle.
Cette partie de l’exposition met en évidence plusieurs caractéristiques majeures de son style : la frontalité des figures, l’absence de perspective académique, les contours nets et les couleurs franches. Rousseau ne s’intéresse pas au réel, il crée un univers poétique et étrange entre rêve et réalité. Cette apparente simplicité devient une véritable force artistique, car elle donne à ses œuvres une dimension intemporelle et mystérieuse.
Son style n’est pas le fruit d’un voyage exotique comme beaucoup le croyaient, mais d’un mélange d’imagination, d’images populaires, des expositions universelle et coloniale et d’observations faites dans les jardins botaniques et les musées parisiens. Ses jungles et ses scènes forestières illustrent un monde mental, nourri par le rêve et l’invention.
Le tableau Femme se promenant dans une forêt exotique représente une femme élégamment vêtue qui avance dans une jungle dense et mystérieuse.
Dès le premier regard, le spectateur est frappé par le contraste entre la silhouette raffinée de cette promeneuse parisienne et la nature tropicale qui l’entoure. Rousseau crée ainsi une scène étrange, presque irréelle, où la femme paraît perdue dans un monde imaginaire.
La végétation occupe presque tout l’espace du tableau. Les feuilles, les fleurs et les fruits sont gigantesques et semblent écraser la petite silhouette humaine. Les proportions sont volontairement fausses : les oranges suspendues aux arbres paraissent énormes, tandis que la femme est minuscule au milieu de cette forêt envahissante. Cette déformation donne au tableau une atmosphère de rêve et renforce l’impression d’étrangeté.
Bien qu’il n’ait jamais voyagé dans des jungles tropicales, Rousseau compose ces paysages à partir de plantes observées dans les jardins botaniques, d’illustrations et de son imagination.
Cette œuvre peut aussi être interprétée comme une opposition entre la civilisation et la nature sauvage. La femme, avec sa robe claire et son chapeau élégant, symbolise le monde moderne et bourgeois, tandis que la forêt représente un espace inconnu, luxuriant et inquiétant. Rousseau crée ainsi une scène silencieuse et mystérieuse, suspendue entre réalité et fantasme.
Ce tableau montre toute l’originalité d’Henri Rousseau. Longtemps sous-estimé, il apparaît aujourd’hui comme un artiste profondément moderne, admiré pour sa liberté créative et son imagination unique. Ses jungles étranges influenceront d’ailleurs de nombreux artistes d’avant-garde du XXᵉ siècle.
Le tableau Rendez-vous dans la forêt plonge le spectateur dans un univers mystérieux et silencieux.
Deux personnages se rencontrent au cœur d’une végétation dense et presque irréelle. La scène paraît calme, mais une certaine tension se dégage de cette forêt sombre où les figures humaines semblent isolées et observées, cernées par la nature qui les entoure.
La composition est dominée par la végétation. Rousseau accumule les feuilles, les branches et les fleurs avec une grande précision décorative. Chaque plante paraît soigneusement dessinée, créant une impression d’abondance et d’enfermement.
La forêt devient presque un décor de théâtre : elle ne ressemble pas à une nature réelle mais à un paysage imaginaire construit par l’artiste. Cette profusion végétale donne au tableau une atmosphère exotique et onirique.
Le thème du rendez-vous peut évoquer une rencontre amoureuse, secrète ou symbolique. Pourtant, Rousseau ne raconte pas clairement une histoire : il laisse place à l’imagination du spectateur. Le silence de la scène, l’absence de mouvement et l’immensité de la forêt créent une ambiance suspendue entre réalité et fiction.
A nouveau, la perspective reste volontairement simplifiée, les personnages figés. Cette frontalité et cette rigidité donnent à la scène un caractère étrange, comme dans un rêve. Les couleurs franches — les verts profonds de la forêt contrastant avec les vêtements plus clairs des personnages, renforcent encore cette impression de mystère. Ce tableau illustre parfaitement l’originalité du style de Rousseau pour qui la nature devient un espace poétique et mental.
Un style à soi
La décennie 1900 marque l’affirmation complète de l’univers artistique d’Henri Rousseau qui développe une manière immédiatement reconnaissable, indépendante des règles académiques. Il invente une peinture personnelle, fondée sur l’imagination, la simplicité des formes et une atmosphère de rêve.
Cette partie de l’exposition met en valeur ses célèbres paysages exotiques et ses scènes de jungle tropicales. Les personnages apparaissent souvent immobiles, presque figés, tandis que la végétation envahit l’espace avec une profusion de détails. Les feuilles aux contours précis, les couleurs intenses et la perspective simplifiée créent un monde irréel où tout semble silencieux et mystérieux. La nature devient alors un décor mental.
Le parcours montre aussi comment Rousseau transforme ce qui était considéré comme des maladresses en véritables choix artistiques. Les disproportions, l’absence de profondeur classique ou la rigidité des figures donnent à ses tableaux une force poétique. Ce style produit une impression d’étrangeté très moderne, qui fascine les artistes d’avant-garde du XXᵉ siècle. Rousseau a réussi à créer un langage pictural unique, entre innocence, imagination et mystère.
Les sujets de jungle se répartissent en deux séries.
D’une part les jungles paisibles où hommes et animaux sauvages évoluent tranquillement dans une nature luxuriante et pacifique.
C’est le cas de Joyeux farceurs où Rousseau pousse l’imagination jusqu’à l’absurde. On aperçoit sur la toile, au dessous d’un étrange volatile, cinq animaux peu identifiables superposés au milieu des multiples nuances de vert des feuillages.
De face, ils fixent le visiteur. Devant eux, au premier plan, on note deux objets incongrus : un gratte-dos à main rouge et une bouteille renversée dont le lait s’écoule. L’absurdité de ces éléments incite à des interprétations.
Ces objets constituent-ils des indices d’un récit implicite sous-jacent : est-ce un chapardage ? Un explorateur en fuite ?
En affirmant son style singulier, Rousseau peut dans la mise en scène d’une jungle rêvée, faire cohabiter sans explication le merveilleux et le trivial, le vraisemblable et l’absurde. Ces objets créent une étrangeté visuelle et une tension entre le familier et l’exotique. C’est précisément ce mélange qui a fasciné les surréalistes et Picasso.
D’autre part, les jungles de Rousseau peuvent, bien au contraire, être le lieu de scènes de violence dans lesquels des animaux agressent des hommes ou d’autres animaux.
On pense, par exemple, au tableau Le lion ayant faim se jette sur l’antilope qui représente une scène de chasse au cœur d’une jungle luxuriante et inquiétante.
Au centre de l’œuvre, un lion s’est emparé d’une antilope au milieu du décor fermé et oppressant d’une végétation dense. Malgré la violence du sujet, l’ensemble conserve une étrange immobilité, presque silencieuse, caractéristique du style de Rousseau.
La composition est dominée par la nature. Les plantes occupent presque tout l’espace : feuilles immenses, arbres stylisés et fleurs exotiques créent un univers foisonnant. Rousseau peint chaque détail avec précision sans toutefois rechercher le réalisme scientifique. La jungle imaginaire, comme sortie d’un rêve, et les animaux eux-mêmes semblent à la fois réels et irréels, figés dans une posture théâtrale.
Le contraste entre la violence de l’attaque et l’apparent calme de la scène renforce le caractère mystérieux du tableau. Le lion montre ses crocs dans un mouvement brutal mais les formes restent rigides et les expressions peu naturelles.
Cette opposition produit une atmosphère étrange, presque fantastique. Rousseau transforme ainsi une scène sauvage en image poétique et symbolique.
Les couleurs jouent également un rôle important. Les verts profonds dominent la toile, accompagnés de touches rouges, jaunes et orangées qui attirent le regard vers certains détails. Cette palette intense accentue l’exotisme et donne à la jungle une dimension irréelle. La lumière qui semble uniforme, sans véritable profondeur, aplatit l’espace et le rapproche d’un décor de théâtre.
À travers cette œuvre, Rousseau exprime aussi la fascination de son époque pour les mondes exotiques. Il n’a jamais voyagé dans une jungle tropicale : il s’inspire des jardins botaniques, des illustrations et des animaux observés dans les zoos parisiens. Son imagination transforme ces sources en un univers personnel où la nature est sauvage, mystérieuse et presque magique.
Les tableaux manifestes
Le point culminant de l’exposition présente les tableaux dits « manifestes » d’Henri Rousseau. Ces œuvres sont considérées comme les plus ambitieuses et les plus abouties dans lesquelles l’artiste affirme pleinement son style unique.
On y découvre trois toiles majeures : La Bohémienne endormie, La Charmeuse de serpents et encore Mauvaise surprise. Ces œuvres impressionnent par leur puissance narrative et leur format plus monumental.
Rousseau y instaure son univers et son langage pictural. Il déploie des jungles luxuriantes, des scènes énigmatiques avec des animaux et des figures humaines figées, dans des compositions à la fois simples et construites. Il accentue volontairement la simplification de la perspective, la rigidité des personnages et l’effet décoratif des couleurs. Loin d’être négatifs, ces choix deviennent des signatures artistiques fortes qui donnent à ses œuvres une dimension onirique et intemporelle.
Cette dernière salle montre l’ambition de Rousseau : il entend exprimer sa vision dans ses œuvres et obtenir une reconnaissance artistique. Longtemps moqué de son vivant, il revendique la valeur de son art, convaincu de sa modernité et de sa postérité.
Ainsi, les tableaux manifestes apparaissent-ils comme une forme d’aboutissement. Ils résument toute la démarche de l’artiste : transformer son apparente maladresse en un langage pictural unique, où le rêve, le mystère et l’imaginaire prennent le pas sur la représentation réaliste.
Dans Mauvaise surprise une baigneuse nue qui vient peut-être de se baigner, ses vêtements à ses pieds, sort du lac derrière elle. Elle lève ses paumes de mains en signe de reddition face à un ours aux griffes acérées, prêt à l’attaquer. Un chasseur aux aguets vise et tire sur l’ours, de la fumée sort du canon du fusil. L’expression figée des protagonistes produit un effet cocasse.
La scène est en suspend, personne ne bouge malgré le coté dramatique de la situation. C’est un arrêt sur image. Rousseau ne fourni pas la clé de l’énigme et ne dit rien de ce qui s’est passé avant la scène, ni comment elle va se terminer.
La Bohémienne endormie entraine le visiteur dans la même ambigüité que l’œuvre précédente.
Une bohémienne à la figure sombre est endormie sur le sol, sa tête posée sur son écharpe, dans un paysage désertique et montagneux qui évoque l’Afrique. Un bâton à la main, un oud et un vase sont posés sur le sol à son coté, elle porte une robe rayée multicolore. Un lion près d’elle, la regarde, veille peut-être sur elle, la guette peut-être. La bohémienne est-t-elle en danger ou protégée ?
Rousseau place le visiteur entre peur et fantaisie. Chaque élément de la composition est une énigme sans indice permettant sa compréhension. Un certain orientalisme baigne la scène.
La Charmeuse de serpents est une commande de la mère de l’artiste Robert Delaunay. Cette allégorie exotique allie l’iconographie propre au jardin d’Éden et des influences orientalistes. Telle une Vénus, la figure féminine se présente de face, une jambe pliée, l’autre tendue comme dans un léger contrapposto, sa longue chevelure tombant derrière elle jusqu’aux genoux.
La composition présente une Eve sombre et nue joueuse de flute dans un décor de jungle touffue et luxuriante, au bord d’un lac. De son visage, on ne distingue que les yeux qui brillent dans la semi obscurité. La flutiste joue et charme de multiples serpents qui ondoient autour de son cou, depuis le sol ou à partir des branchages au dessus d’elle. Une atmosphère mystérieuse baigne la scène entre la lumière de la pleine lune et la lumière vive éclairant les plantes du premier plan.
Rousseau cherche à faire ressentir le pouvoir de la musique. Comme une hypnotiseuse, la charmeuse est la maitresse de ce pouvoir musical tout comme Rousseau est le maître de son pouvoir pictural.
La Charmeuse de serpents est achetée par le collectionneur Jacques Doucet qui, à la même époque possède les Demoiselles d’Avignon de Picasso. Il lèguera La Charmeuse de serpents au Louvre.
Pour conclure, oubliez le cliché du peintre « naïf » ou « du dimanche » et ne passez pas à coté de l’exposition ambitieuse des œuvres d’Henri Rousseau qui bouscule les idées reçues.
Loin des légendes qui collent à la peau du « Douanier Rousseau », ce parcours stimulant plonge au cœur de sa pratique picturale pour révéler un artiste habité par une vraie rigueur et des ambitions professionnelles affirmées.
Une relecture indispensable pour redécouvrir l’un des peintres les plus singuliers de son époque.

















































