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WE ARE [ STILL ] HERE   

Exposition au Musée du Petit Palais, Paris

Du 20 juin au 20 septembre 2026, le Petit Palais organisait à l’été 2024, « We are here », une première exposition proposant un ensemble d’œuvres qualifiées d’art urbain, dont certaines font aujourd’hui partie des collections.

En 2026, le musée renouvelle son expérience et propose une deuxième édition, We are (still) here,  qui accueille deux cents œuvres d’artistes urbains du 21ème siècle. Ces œuvres sont présentées sur deux modes, pour certaines mêlées aux œuvres du musée, et, pour beaucoup, regroupées dans une salle dédiée.

Encomendacion (Entrust), Inti, 2024, acrylique sur toile, Petit Palais

Des œuvres de toutes techniques – céramiques, composition graphique,  installation, peinture et sculpture – sont dispersées dans les collections patrimoniales avec lesquelles elles entrent en résonance. Le visiteur les découvre ici ou là au fil de ses déambulations.

A l’issue de son parcours, il parvient à la salle Concorde dont les murs sont couverts du sol au plafond de tableaux accrochés à touche-touche comme dans les Salons officiels des siècles passés.

Un face-à-face entre œuvres de la scène urbaine contemporaine et celles d’artistes du XIXème siècle adoubés par les institutions muséales

La rencontre avec les œuvres de We are (still) here démarre dans la Galerie des Sculptures.

Memento Viveri, D*Face – Dean Stockton

À cette symbolique funèbre s’oppose pourtant la présence des ailes, disposées de part et d’autre du crâne. Celles-ci suggèrent l’idée d’émancipation et de liberté, comme la possibilité de s’affranchir des contraintes et de dépasser les limites imposées par la condition humaine.

Les ailes font également référence aux casques ailés associés à l’imaginaire des bikers, notamment aux Hells Angels, et plus largement à la culture libertaire et contestataire liée à l’univers de la moto. En associant ainsi l’imagerie classique de la vanité à des codes issus de la culture populaire contemporaine, D*Face transforme le memento mori en un memento viveri : plutôt que de rappeler uniquement la certitude de la mort, l’œuvre invite à célébrer la vie, la liberté et l’affirmation de soi.

Amour Caché, Maye, 2018, acrylique et peinture aérosol sur toile
Bicyclette au Vésinet, Léon Comerre, 1903, huile sur toile
Galop en Camargue, Maye, 2017, acrylique et peinture aérosol sur toile
Mademoiselle Meuriot sur son poney, Jacques-Emile Blanche, 1889, huile sur toile
Seated Mole, Mark Jenkins, 2016, Sculpture, vêtements, accessoires

Toujours dans la Galerie des Grands Formats, deux œuvres figuratives contemporaines monumentales présentent des portraits féminins idéalisés, d’une grande délicatesse. Toutes deux ont été spécialement créées en 2026 en réponse à la proposition d’exposition du Petit Palais.

Refuge, EvazéSir, 2026, Technique mixte : peinture sur assemblage de bois et matériaux recyclés
Madona dell’Umilità, Hopare, 2026, huile et peinture polychrome sur toile

En gagnant la galerie dite « Tuck », composée de quatre salles consacrées aux arts décoratifs et aux peintures du XVIIIe siècle, le visiteur découvre, disposées sur des meubles marquetés, les sculptures en porcelaine émaillée et peintes à la main de Maxime Siau.

Avançant dans la galerie, le visiteur découvre une grande toile de Conor Harrington, Shooting from the Lip, qui met en tension l’opulence d’un monde privilégié et le regard porté sur ceux qui en sont exclus. L’artiste représente un personnage vêtu avec raffinement, dans des habits évoquant les siècles passés, disposant des fleurs autour d’un téléviseur qui diffuse des images de personnes moins favorisées. Cette scène souligne ainsi le décalage entre les valeurs d’égalité revendiquées par la bonne société, les inégalités qui persistent dans la réalité et la tension entre ces deux statuts sociaux.

Shooting from the lip, Conor Harrington, 2026, peinture à l’huile et peinture aérosol sur toile
Loud mouth, Conor Harrington, 2022, peinture à l’huile et peinture aérosol sur toile

Ainsi, Loud Mouth et Shooting from the Lip interrogent les rapports entre des réalités distinctes — les privilégiés et les défavorisés, le quotidien et le spectacle, l’intime et le collectif — sans pour autant enfermer les œuvres dans une interprétation univoque.

Avec PA_1342, l’artiste Invader adresse un clin d’œil par-delà les siècles aux personnages du tableau de Victor Schnetz, les insurgés de la révolution de 1830, morts par centaines et blessés par milliers, pour défendre la liberté en général et celle de la presse notamment. Le petit sujet d’Invader brandit un drapeau en solidarité avec l’enfant blessé du tableau qui élève lui-même un drapeau tricolore, à l’instar du Gavroche de La Liberté guidant le peuple de Delacroix.

PA_1342, Invader, 2025, céramique sur plexiglas
Combat devant l’Hôtel de Ville, le 28 juillet 1830, Victor Schnetz, 1833, huile sur toile
Jeune Berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère, Greuze, vers 1760-1761

Au premier regard, l’artiste reprend les codes de la peinture classique : le personnage féminin, la présence de l’agneau et le thème pastoral renvoient à une représentation traditionnelle et paisible de la campagne.

La bergère, Nilko – Nicolas Leger, 2026, peinture acrylique et aérosol sur toile
Jeune bergère effeuillant une marguerite, dit La Simplicité, Greuez, 1759

Plongée dans la diversité des œuvres de la scène urbaine contemporaine

Le parcours conduit finalement à la salle Concorde, dont les murs constituent un immense patchwork. L’accrochage revendique explicitement la filiation avec la tradition des Salons du XIXᵉ siècle, ces grandes manifestations collectives qui offraient aux artistes un espace de confrontation avec le regard du public et contribuaient à l’émergence des avant-gardes.

Comme lors de la première édition, la salle adopte un accrochage à « touche-touche », réunissant des œuvres de tous sujets, formats, styles, matériaux et techniques. Une grande partie des acteurs du street art participe à l’événement, donnant lieu à un ensemble spectaculaire.

La salle Concorde est précédée d’un étroit vestibule proposant plusieurs toiles et une petite sculpture composant une véritable introduction.

Les deux tableaux Rêverie et Paradise établissent un lien entre les œuvres classiques du Petit Palais et celles de l’exposition..

Rêverie, Speedy Graphito, 2022, acrylique sur toile
Paradise, Faile, 2020, acrylique sur toile
La semeuse de trouble, Seth, 2024, acrylique sur toile
La petite semeuse, Seth, 2023, sculpture, bronze

Pénétrant dans la salle Concorde, le visiteur est immergé dans une masse de tableaux, les uns à coté des autres, du sol au plafond, le regard ne sait où se porter, où s’arrêter… Impossible de rendre compte de l’intégralité des images qui l’assaillent. Toutefois, quelques œuvres ont particulièrement retenu l’attention d’ArtExpos.

Lutteurs #1, Shaka, 2026, Encre et dessin sur bois
Sans titre, Logan Hicks,  acrylique sur bois

Une fois repérée, cette figure isolée devient alors un véritable point d’ancrage pour le regard qui la perçoit de façon ambigüe. Elle évoque la place de l’individu dans la ville, son sentiment de solitude face à l’environnement urbain, mais aussi la manière dont chacun peut se retrouver à la fois présent et invisible au sein de la foule et de la ville.

Fragile Calm, Jana & JS, 2026, encre, acrylique, peinture aérosol et pochoir sur assemblage de bois de récupération
We used to be free, Jana & JS, 2026, encre, acrylique, peinture aérosol et pochoir sur assemblage de bois de récupération
A place to hide, Jana & JS, 2026, encre, acrylique, peinture aérosol et pochoir sur assemblage de bois de récupération
Las Cèninas #02, Nilko – Nicolas Leger, 2026, acrylique sur toile
Las Cèninas #01, Nilko – Nicolas Leger, 2026, acrylique sur toile

Dans Human et Human Blue, Hom Nguyen ne cherche pas tant à représenter un visage qu’à faire apparaître l’humain à travers une accumulation de traces. Le visage se construit progressivement à partir de gestes, de lignes et de couleurs, comme si l’identité n’était pas une forme stable et définitive, mais plutôt une mémoire en perpétuelle reconstruction.

Human blue, Hom – Hom Nguyen, 2026, acrylique sur toile
Human, Hom – Hom Nguyen, 2026, acrylique sur toile
The last round on the house, D*Face – Dean Stockton, 2026, émulsion et émail sur toile

Le tableau figure une scène de bar avec des personnages vus de dos, une scène de convivialité transformée en satire de la société contemporaine. Face au bar, lieu de plaisir et de consommation, les personnages semblent enfermés dans des codes –  vêtements, slogans, attitudes –   et dans une scène de fête dont la fin approche. Avec un personnage central représentant la mort en personne, sa faux à la main, ou quelques cranes ici et là, la mort rode omniprésente dans le tableau. A contrario, l’esprit de liberté imprègne les personnages, le prisonnier menotté les mains dans le dos, est en train de limer la chaine de ses menottes, des petites ailes de la liberté sont accrochées un peu partout, sur les vêtements et les coiffures des personnages, sur le store, sur les bouteilles.

Cette impression de fin opposée à l’insouciance des personnages font la force du tableau. D*Face nous fait rire tout en nous mettant mal à l’aise. Il reprend les images populaires – publicité, BD, caricatures, enseignes – pour nous faire voir différemment une société saturée d’images et de consommation. Son sujet conjugue donc à la fois un spectacle et une critique.

En somme, sous l’apparence festive et pop d’un dernier verre partagé entre personnages de BD, D*Face transforme le bar en métaphore ironique d’une société de consommation arrivée à saturation.

Grasp 2, Pose, 2025, acrylique sur toile

La palette, particulièrement vive et colorée, rappelant l’univers de la pop culture est mise en contraste avec des formes noires, comme la forme évoquant une explosion.

L’œuvre produit ainsi une impression ambivalente : elle attire immédiatement par ses couleurs, son énergie et son dynamisme, tout en faisant naître une sensation de tension, de chaos et de saturation.

Grasp 2 peut être comprise comme une œuvre autour de la saisie et de l’insaisissable. Le titre lui-même renvoie à l’idée de saisir. Malgré cette volonté de capturer et d’assembler les fragments, l’œuvre ne permet jamais de reconstituer un récit totalement cohérent. Elle donne au contraire à voir un monde fragmenté, saturé d’images et de signes, dans lequel le sens reste insaisissable.

Treading water, Shepard Fairey, 2024, technique mixte, pochoir, sérigraphie et collage sur toile
Alixa Naima, Swoon, 2023, acrylique, blockprint et gouache acrylique sur papier sur porte en bois
Dawn and Gemma, Swoon, 2019, peinture acrylique sur papier et panneau de bois

Dans ses deux œuvres, Vhils réalise des portraits monumentaux sur des planches de bois. La technique de cet artiste repose sur un principe fondamental : faire apparaître une image en détruisant ou en retirant la surface du support.

Burnt Series #07, VHILS – Alexandre Farto, 2024, panneaux de bois brulés et sculptés à la main
Resonances Series #03, Vhils – Alexandre Farto, 2023, anciennes portes en bois sculptées à la main

Ainsi, ces deux œuvres s’inscrivent dans une inversion du processus artistique traditionnel. Habituellement, l’artiste ajoute de la peinture, du dessin ou de la matière sur un support. Vhils fait l’inverse : il enlève. La destruction devient un acte de création.

ChatgPythies, FENX – Le Floch Loïc, 2025, acrylique sur toile de lin

Le titre ChatgPythies indique que l’artiste fait dialoguer la figure antique de la prophétesse avec l’univers du chat et de l’intelligence artificielle. Les Pythies prophétesses d’hier sont devenues aujourd’hui des oracles numériques, Chatgpt, Claude ou autre, que les humains interrogent et à qui ils font confiance. Œuvre à la fois mythologique et technologique,  ChatgPythies pose la question du rapport contemporain des humains aux machines qui parlent, prédisent, interprètent, conseillent et répondent.

Petite mélodie, Bom.K, 2021, acrylique sur toile

Petite mélodie est une réflexion sur le temps qui passe et la mort. La boîte à musique symbolise fragilité et éphémère : elle produit une petite musique mais les crânes rappellent que toute vie finit par s’éteindre. L’artiste associe ainsi la beauté et la mort, l’enfance et l’inquiétude, la musique et le silence dans un memento mori directement explicite.

Petite mélodie séduit par son apparente simplicité mais son décor macabre lui donne une signification plus profonde. Bom.K détourne un objet quotidien enfantin pour créer une œuvre sombre, poétique et mystérieuse, où la répétition des crânes devient comme une mélodie visuelle.

Odette, Maye, 2025, acrylique et peinture aérosol sur toile
In corpus fidei, Fenx – Le Floch Loïc, 2025, acrylique sur toile de lin

Cette contradiction entre la croix – traditionnellement associée à la souffrance et à la soumission – et les gants de boxe – associés à la résistance et à l’action – constitue l’un des principaux ressorts de l’œuvre. La souffrance n’est pas subie : elle devient une force.

Le halo doré derrière la tête est particulièrement significatif. Il reprend le vocabulaire visuel des saints dans l’art religieux, mais il est appliqué ici à une femme noire, sportive et blessée. Fenx déplace la notion de sacré vers la figure féminine, endurante et résistante, sauveuse de l’humanité.

Les quelques œuvres présentées ici ne constituent qu’une petite partie de la salle Concorde. La densité de l’accrochage traduit à la fois l’énergie, la diversité et la dimension internationale du mouvement. Cette profusion n’est toutefois pas sans conséquence sur la perception des œuvres. Celles qui sont placées à hauteur de regard bénéficient d’un accrochage qui favorise l’attention, tandis que d’autres, situées au niveau du sol ou du plafond, risquent de passer plus inaperçues. La grande diversité des formats peut également contribuer à en invisibiliser certaines et, parfois, à laisser moins de place à l’appréhension de leurs singularités et des trajectoires individuelles de leurs auteurs.

En conclusion, l’événement We are (Still) here révèle la richesse et la diversité de la création urbaine contemporaine. C’est dans les salles historiques, lorsque les œuvres contemporaines dialoguent avec une peinture, une sculpture ou un décor précis du XIXᵉ siècle, que l’exposition trouve ses rapprochements les plus féconds. Ces confrontations font émerger des résonances, des écarts et des contrastes qui renouvellent la lecture des œuvres.

Les œuvres réunies dans la salle Concorde témoignent également de l’élargissement de la notion d’art urbain. Si le graffiti et la peinture murale en constituent les matrices historiques, ils côtoient désormais la sculpture, la céramique, le pochoir, la photographie, la mosaïque, la calligraphie, le détournement d’objets et les techniques mixtes. Si les artistes ne partagent pas un même rapport à la rue ni un discours politique commun, leurs œuvres font néanmoins écho à plusieurs enjeux contemporains : identité, mémoire, inégalités, stéréotypes de genre et de classe, circulation des images, surveillance, consommation, représentation des corps ou encore appropriation de l’espace public.

We Are (Still) Here apparaît ainsi comme une déclaration collective de la scène urbaine contemporaine. L’exposition affirme la place désormais acquise de ces pratiques au sein des institutions culturelles, tout en rappelant la nécessité de préserver une liberté créative, critique et contestataire.