ArtExpos
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WE ARE [ STILL ] HERE
Exposition au Musée du Petit Palais, Paris
Du 20 juin au 20 septembre 2026, le Petit Palais organisait à l’été 2024, « We are here », une première exposition proposant un ensemble d’œuvres qualifiées d’art urbain, dont certaines font aujourd’hui partie des collections.
En 2026, le musée renouvelle son expérience et propose une deuxième édition, We are (still) here, qui accueille deux cents œuvres d’artistes urbains du 21ème siècle. Ces œuvres sont présentées sur deux modes, pour certaines mêlées aux œuvres du musée, et, pour beaucoup, regroupées dans une salle dédiée.
Des œuvres de toutes techniques – céramiques, composition graphique, installation, peinture et sculpture – sont dispersées dans les collections patrimoniales avec lesquelles elles entrent en résonance. Le visiteur les découvre ici ou là au fil de ses déambulations.
A l’issue de son parcours, il parvient à la salle Concorde dont les murs sont couverts du sol au plafond de tableaux accrochés à touche-touche comme dans les Salons officiels des siècles passés.

Un face-à-face entre œuvres de la scène urbaine contemporaine et celles d’artistes du XIXème siècle adoubés par les institutions muséales
La rencontre avec les œuvres de We are (still) here démarre dans la Galerie des Sculptures.
Au sommet des marches, sur le côté gauche du vestibule, une sculpture monumentale en marbre de Carrare représentant un crâne ailé donne d’emblée le ton de « We are (still) here ». Intitulée sans équivoque Memento Viveri par son créateur, l’artiste D*Face, l’œuvre établit un dialogue entre la tradition classique et la création contemporaine. Elle affirme ainsi l’un des principes fondamentaux de l’exposition : la liberté accordée aux artistes de s’approprier les références du passé pour les réinterpréter au travers d’un langage contemporain.
La figure du crâne, son matériau — le marbre — ainsi que la dent en or incrustée dans la mâchoire renvoient directement à l’iconographie traditionnelle de la vanité. Ils évoquent la finitude de l’existence humaine, le caractère dérisoire de la cupidité et l’inéluctabilité de la mort.
À cette symbolique funèbre s’oppose pourtant la présence des ailes, disposées de part et d’autre du crâne. Celles-ci suggèrent l’idée d’émancipation et de liberté, comme la possibilité de s’affranchir des contraintes et de dépasser les limites imposées par la condition humaine.
Les ailes font également référence aux casques ailés associés à l’imaginaire des bikers, notamment aux Hells Angels, et plus largement à la culture libertaire et contestataire liée à l’univers de la moto. En associant ainsi l’imagerie classique de la vanité à des codes issus de la culture populaire contemporaine, D*Face transforme le memento mori en un memento viveri : plutôt que de rappeler uniquement la certitude de la mort, l’œuvre invite à célébrer la vie, la liberté et l’affirmation de soi.
Pénétrant dans la Galerie des Grands Formats, consacrée à la peinture et à la sculpture monumentale du XIXᵉ siècle, le visiteur se trouve confronté à deux toiles de grandes dimensions de l’artiste Maye.
Réalisées en 2017 et 2018, ces œuvres témoignent de son univers onirique et sont mises en regard de peintures du XIXᵉ siècle mettant en scène des sujets analogues, mais dans des langages artistiques radicalement différents.
La peinture académique de Léon Comerre et de Jacques-Émile Blanche dialogue ainsi avec l’univers urbain, surréaliste et poétique de Maye.
Dans Amour Caché, Maye représente un personnage féminin masqué, coiffé d’un chapeau ailé, sur un vélo, accompagné d’éléments comme un oiseau bleu tenant dans son bec une carte à jouer – la dame de cœur – et voletant autour d’elle. Le vélo, instrument du mouvement et du voyage, est un vecteur de liberté. L’amour évoqué dans le titre, prend la forme de la carte porté par l’oiseau bleu, et devient une revendication qui accompagne le personnage dans son parcours.
Plus d’un siècle auparavant, Léon Comerre aborde, dans Bicyclette au Vésinet, une idée comparable : celle de la liberté offerte par ce nouveau moyen de locomotion. Au début du XXᵉ siècle, la bicyclette joue en effet un rôle important dans l’émancipation des femmes, en leur permettant de gagner une plus grande indépendance tant dans leurs déplacements que dans leur épanouissement physique.
Dans Galop en Camargue Maye reprend le thème du mouvement et de la liberté. Il représente un cheval et sa cavalière évoluant dans un paysage imaginaire aux couleurs pastel. Le mouvement du cheval et ceux du vêtement aux plis mouvants de la jeune fille penchée en avant sur sa monture, évoquent, souplesse, liberté et évasion. Dans son style issu du street art et du surréalisme, Maye inscrit le cheval au galop dans une Camargue poétique et fantastique où le thème de liberté est associé aux chevaux sauvages dans un espace sans limite.

Cependant, on observe que le corps du cheval semble déchiré et rapiécé, tout comme la cavalière dont les bras squelettiques font apparaitre des cassures ici et là. Ces deux personnages paraissent à la fois vivants et mécaniques. Ils sont haletants et en cours de décomposition, s’inscrivant dans une curieuse alliance entre nature et technologie. Ce corps équestre, comme en voie de désintégration, induit une impression de mémento mori, le sujet galope inévitablement vers sa perte.

Le tableau Mademoiselle Meuriot sur son poney, de Jacques-Emile Blanche, met en scène une jeune femme assisse en amazone, droite et rigide sur son poney tout aussi immobile. Le vêtement raide et la coiffe du personnage sont impeccables et répondent à l’apparence soignée et au pelage lustré du poney. Tout dans cette œuvre évoque la retenue, la convenance et les contraintes liées aux codes sociaux, à l’opposé du mouvement et de la liberté qui caractérisent l’univers de Maye
Un peu plus loin, dans la Galerie des Grands Formats, l’artiste Mark Jenkins a installé sa sculpture hyperréaliste Seated Mole. Recroquevillé sur une chaise, les mains enfoncées dans les poches d’un sweat-shirt gris zippé et la capuche rabattue sur la tête, un homme vêtu d’un pantalon beige et de baskets usées se fond presque dans la foule des visiteurs.
Certains ne remarquent même pas sa présence, tandis que d’autres le découvrent avec stupeur, croyant voir un « sans-abri » qui semble avoir besoin d’aide avant de comprendre qu’il s’agit d’une sculpture.
À travers Seated Mole, Mark Jenkins pousse le spectateur à s’interroger sur sa propre position face à l’œuvre d’art, mais aussi sur son degré d’implication et sur la distance qu’il entretient avec celle-ci.
Toujours dans la Galerie des Grands Formats, deux œuvres figuratives contemporaines monumentales présentent des portraits féminins idéalisés, d’une grande délicatesse. Toutes deux ont été spécialement créées en 2026 en réponse à la proposition d’exposition du Petit Palais.
Dans Refuge, le duo de plasticiens EvazéSir donne presque à voir une allégorie de la bonté sous les traits d’une jeune femme drapée dans un châle, dont les pans se prolongent au-delà du cadre du tableau.
Le regard tourné vers le côté, silencieuse et recueillie, elle semble incarner une forme d’écoute attentive et bienveillante.
Fidèles à leur pratique, EvazéSir travaillent à partir de matériaux de récupération, auxquels ils associent différentes techniques et modes graphiques : peinture à l’huile et à l’acrylique au pinceau, pochoirs, aérosol, collages d’affiches lacérées et motifs géométriques.
Cette diversité de procédés contribue à créer une œuvre à la fois sensible, contemporaine et profondément évocatrice.
Avec Madona dell’Umilità, Hopare reprend le thème de la Vierge d’Humilité, notamment associé à Fra Angelico, pour en proposer une réinterprétation résolument contemporaine.
Il représente une Madone actuelle, située à la frontière du sacré et du profane, entre l’héritage de la Renaissance et l’univers urbain contemporain.
Sa figure mariale fait dialoguer le spirituel et le quotidien, la proximité et la distance, tout en confrontant une iconographie ancienne à notre regard contemporain.
En gagnant la galerie dite « Tuck », composée de quatre salles consacrées aux arts décoratifs et aux peintures du XVIIIe siècle, le visiteur découvre, disposées sur des meubles marquetés, les sculptures en porcelaine émaillée et peintes à la main de Maxime Siau.
À travers son travail, Siau montre comment un objet banal — objet industriel, accessoire de mode, élément urbain ou objet de consommation — peut changer radicalement de statut lorsqu’il est reproduit en porcelaine.
Ce qui était à l’origine fonctionnel devient précieux, fragile et destiné à la contemplation. La porcelaine introduit un décalage entre l’objet représenté et la matière dans laquelle il est réalisé.
Noble, brillante et délicate, elle confère aux objets issus de la société de consommation choisis par Maxime Siau une valeur nouvelle : celle d’objets fragiles, singuliers et irremplaçables, qui prennent désormais le statut de pièces de collection.
Cette fragilité accentue le contraste entre la banalité des objets représentés — une chaussure, un ballon, par exemple — et leur nouvelle condition de sculptures précieuses et vulnérables.
Par ce procédé, les œuvres de Siau peuvent être rapprochées du genre de la vanité, qui rappelle la précarité et le caractère éphémère de toute chose. L’artiste ne se contente donc pas de représenter des objets du quotidien : il les transforme en témoins de leur époque, susceptibles d’être conservés et transmis aux générations futures.
Son travail soulève ainsi implicitement une question : quels objets laisserons-nous derrière nous ? Baskets, consoles de jeux, caméras, extincteurs et autres objets contemporains pourraient, aux yeux d’un archéologue du futur, constituer les traces matérielles de notre civilisation. En les reproduisant en porcelaine, Maxime Siau les transforme en véritables fossiles contemporains : des fragments de notre quotidien préservés, qui témoignent de notre époque et de nos modes de vie.
Avançant dans la galerie, le visiteur découvre une grande toile de Conor Harrington, Shooting from the Lip, qui met en tension l’opulence d’un monde privilégié et le regard porté sur ceux qui en sont exclus. L’artiste représente un personnage vêtu avec raffinement, dans des habits évoquant les siècles passés, disposant des fleurs autour d’un téléviseur qui diffuse des images de personnes moins favorisées. Cette scène souligne ainsi le décalage entre les valeurs d’égalité revendiquées par la bonne société, les inégalités qui persistent dans la réalité et la tension entre ces deux statuts sociaux.
Ainsi, Loud Mouth et Shooting from the Lip interrogent les rapports entre des réalités distinctes — les privilégiés et les défavorisés, le quotidien et le spectacle, l’intime et le collectif — sans pour autant enfermer les œuvres dans une interprétation univoque.
Avec PA_1342, l’artiste Invader adresse un clin d’œil par-delà les siècles aux personnages du tableau de Victor Schnetz, les insurgés de la révolution de 1830, morts par centaines et blessés par milliers, pour défendre la liberté en général et celle de la presse notamment. Le petit sujet d’Invader brandit un drapeau en solidarité avec l’enfant blessé du tableau qui élève lui-même un drapeau tricolore, à l’instar du Gavroche de La Liberté guidant le peuple de Delacroix.
La Bergère, réalisée par l’artiste urbain Nilko revisite l’image traditionnelle de la bergère. Cette toile a été créée spécialement pour l’exposition We Are (Still) Here au Petit Palais, où elle est présentée en dialogue avec le tableau de Greuze, Jeune Berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère.
Au premier regard, l’artiste reprend les codes de la peinture classique : le personnage féminin, la présence de l’agneau et le thème pastoral renvoient à une représentation traditionnelle et paisible de la campagne.
Cependant, Nilko transforme cette image en représentant une jeune femme noire vêtue d’une robe vivement colorée, à la coiffure de type rasta et aux bijoux ethniques. Ce choix donne au personnage une identité contemporaine et crée un contraste avec les représentations classiques de bergères du XVIIIème siècle, blanches, habillées de blanc et dénuées de bijoux.
Son portrait de la bergère est un pastiche du tableau de Greuze de 1759, Jeune bergère effeuillant une marguerite, dit La Simplicité qui fut conçu au XVIIIᵉ siècle comme le pendant du Jeune Berger, pour l’appartement de Madame de Pompadour.
Par l’introduction de la représentation d’un personnage féminin d’une autre culture dans un sujet traditionnel du XVIIIᵉ siècle, l’artiste induit une nouvelle dimension d’ordre social et politique.
Plongée dans la diversité des œuvres de la scène urbaine contemporaine
Le parcours conduit finalement à la salle Concorde, dont les murs constituent un immense patchwork. L’accrochage revendique explicitement la filiation avec la tradition des Salons du XIXᵉ siècle, ces grandes manifestations collectives qui offraient aux artistes un espace de confrontation avec le regard du public et contribuaient à l’émergence des avant-gardes.

Comme lors de la première édition, la salle adopte un accrochage à « touche-touche », réunissant des œuvres de tous sujets, formats, styles, matériaux et techniques. Une grande partie des acteurs du street art participe à l’événement, donnant lieu à un ensemble spectaculaire.

La salle Concorde est précédée d’un étroit vestibule proposant plusieurs toiles et une petite sculpture composant une véritable introduction.
Les deux tableaux Rêverie et Paradise établissent un lien entre les œuvres classiques du Petit Palais et celles de l’exposition..
Dans Rêverie, , Speedy Graphito propose une œuvre opposant le quotidien et le merveilleux. Un intérieur décoratif et bariolé où personnage et décor sont étroitement mêlés, occupe la partie inférieure du tableau.
Il devient le départ pour un voyage imaginaire évoqué dans la partie supérieure où un paysage de douces collines est décliné sous forme de dessin aux couleurs pastel.
L’artiste instaure un univers où la rupture entre réel et rêve disparait, uniquement relié par le visage du personnage figurant dans les deux parties.
Avec Paradise, l’artiste Faile présente une scène de la vie quotidienne composé d’un vase de fleurs sur une table à coté de lunettes et d’une page écrite, sur un fond animé de coupures de presse et de publicités.
Cette coexistence de deux mondes différents fait le lien entre la tradition picturale ancienne de la nature morte et l’univers coloré des motifs graphiques des bandes dessinées, de la culture populaire et du street art.
Dans ses deux œuvres, son tableau La semeuse de trouble, et sa sculpture , La petite semeuse, Seth offre une réinterprétation contemporaine de la Semeuse républicaine.
En remplaçant la figure traditionnelle par une enfant, l’artiste introduit les thèmes qui traversent son travail : l’enfance, le rêve, l’imaginaire, l’incertitude face au monde.
Ensemble, ces deux œuvres constituent une métaphore de notre époque confrontée à un avenir incertain mais que l’on peut choisir d’ensemencer.
Pénétrant dans la salle Concorde, le visiteur est immergé dans une masse de tableaux, les uns à coté des autres, du sol au plafond, le regard ne sait où se porter, où s’arrêter… Impossible de rendre compte de l’intégralité des images qui l’assaillent. Toutefois, quelques œuvres ont particulièrement retenu l’attention d’ArtExpos.
Shaka présente dans Lutteurs #1 une scène de deux personnages engagés dans une lutte au corps à corps.
L’œuvre reprend un sujet très ancien et profondément humain, représenté depuis l’antiquité. Deux adversaires s’affrontent physiquement selon un mode graphique résolument contemporain : on peut voir des robots en action ou un maelstrom de forces en opposition.
Cette œuvre prend un relief particulier à l’ère des machines, de la technologie, de l’intelligence artificielle, alors que la scène représentée repose sur la force physique, le contact et la confrontation. L’artiste crée ainsi un contraste entre la technologie et le corps, entre la modernité et la pratique traditionnelle de la lutte. La position des deux robots véhicule une impression de mouvement, de tension et de puissance.
L’œuvre nous invite à réfléchir aux rapports entre l’homme, la machine, la technologie et la compétition, tout en donnant une représentation spectaculaire, dynamique et esthétique du combat.
Logan Hicks présente une façade urbaine composée d’escaliers, de fenêtres, de rambardes et d’entrées d’immeubles. Cette architecture nait d’un contraste marqué entre le bleu sombre, qui domine la structure du bâtiment, et le jaune lumineux qui met en évidence les ouvertures, les lampes, les escaliers ainsi que certaines parties de la façade. Cette lumière artificielle semble découper l’architecture dans l’obscurité de la nuit. Elle attire ainsi notre regard vers les fenêtres et crée une atmosphère à la fois cinématographique, mystérieuse et mélancolique.
Une seule personne occupe la composition. Assis en haut des marches de l’escalier au centre de la scène, le personnage semble englouti dans l’architecture, comme absorbé par les escaliers et la façade. Cette différence d’échelle crée un contraste entre le caractère monumental du bâtiment et la fragilité ou la solitude de l’individu. Dépeint dans une attitude d’attente, la personne semble suspendue dans le temps. Hicks saisit un moment furtif de la vie quotidienne dans un espace public.
Une fois repérée, cette figure isolée devient alors un véritable point d’ancrage pour le regard qui la perçoit de façon ambigüe. Elle évoque la place de l’individu dans la ville, son sentiment de solitude face à l’environnement urbain, mais aussi la manière dont chacun peut se retrouver à la fois présent et invisible au sein de la foule et de la ville.

Les trois œuvres de Jana & JS constituent trois variations d’un même thème. Elles mettent en scène une même figure féminine recroquevillée, assise ou couchée dans un assemblage architecturé de planches de bois. L’attitude de ces personnages féminins, tête inclinée, genoux ramenés contre le corps, induit une impression de retrait intérieur, de fragilité, de solitude. Chaque femme semble faire partie intégrante de cet environnement qui, tout à la fois, la protège et l’enferme. Ce rapport entre personnages féminins et environnement urbains constituent un axe récurrent du travail de ces deux artistes. Deux des panneaux comportent une partie représentant le ciel qui évoque un extérieur, une échappée possible.
Le bois utilisé dans ces œuvres n’est pas un simple support. Par sa redondance il occupe une place importante et constitue le deuxième sujet de l’œuvre. Ses traces, ses assemblages, ses couleurs racontent une histoire, tandis que la figure réalisée au pochoir l’habite.
Dans ces deux tableaux, Nilko reprend le modèle féminin déjà exploré dans La Bergère (cf. plus haut). Il compose des scènes théâtrales dans lesquelles une très jeune femme noire, richement coiffée, vêtue selon les codes raffinés des siècles passés et parée de bijoux d’inspiration ethnique, est assise aux côtés de deux molosses. À l’arrière-plan, un mur couvert de graffitis et de signatures urbaines inscrit la scène dans un univers résolument contemporain.
Le télescopage entre les références à un passé empreint de raffinement et les signes d’une culture urbaine actuelle produit un contraste saisissant. Au premier plan, les deux chiens s’imposent par la puissance de leur présence. Loin d’apparaître comme de simples animaux de compagnie, ils semblent davantage tenir le rôle de compagnons, de gardiens, voire d’alter ego de la jeune femme. Ensemble, les trois figures — humaine et canines — composent un véritable portrait de groupe, où se nouent des rapports de présence, de protection et de complicité.
Dans Human et Human Blue, Hom Nguyen ne cherche pas tant à représenter un visage qu’à faire apparaître l’humain à travers une accumulation de traces. Le visage se construit progressivement à partir de gestes, de lignes et de couleurs, comme si l’identité n’était pas une forme stable et définitive, mais plutôt une mémoire en perpétuelle reconstruction.
Dans le premier tableau, Human blue, le visage semble presque entièrement constitué de lumière. Les traits blancs et bleutés s’accumulent, se croisent et se superposent avant de se dissoudre dans le fond noir. L’absence de véritable ligne de contour renforce cette impression d’apparition : le visage n’est pas délimité, il émerge peu à peu de la matière. Cette fragilité donne au portrait une dimension presque éphémère : le visage est présent, mais il semble pouvoir disparaître à tout instant.
Dans Human, cette présence devient au contraire plus dense et plus incarnée. Contrairement au visage précédent, le sujet a les yeux ouverts et fixe le visiteur. Le noir, plus profond, donne l’impression que le visage est presque sculpté dans un réseau de traits qui s’entrecroisent. Les touches de bleu, auxquelles s’ajoutent le rouge, le jaune et le blanc, traversent la surface et donnent davantage de matière et de profondeur au portrait. Le visage paraît ainsi moins en train d’apparaître que de se construire sous nos yeux.
The Last Round on the House est une œuvre représentative de l’univers de D*Face, dont les œuvres s’appuient sur les codes de la BD, de la publicité, du Pop Art et de la culture punk pour produire des images séduisantes et souvent grinçantes.
Le tableau figure une scène de bar avec des personnages vus de dos, une scène de convivialité transformée en satire de la société contemporaine. Face au bar, lieu de plaisir et de consommation, les personnages semblent enfermés dans des codes – vêtements, slogans, attitudes – et dans une scène de fête dont la fin approche. Avec un personnage central représentant la mort en personne, sa faux à la main, ou quelques cranes ici et là, la mort rode omniprésente dans le tableau. A contrario, l’esprit de liberté imprègne les personnages, le prisonnier menotté les mains dans le dos, est en train de limer la chaine de ses menottes, des petites ailes de la liberté sont accrochées un peu partout, sur les vêtements et les coiffures des personnages, sur le store, sur les bouteilles.
Cette impression de fin opposée à l’insouciance des personnages font la force du tableau. D*Face nous fait rire tout en nous mettant mal à l’aise. Il reprend les images populaires – publicité, BD, caricatures, enseignes – pour nous faire voir différemment une société saturée d’images et de consommation. Son sujet conjugue donc à la fois un spectacle et une critique.
En somme, sous l’apparence festive et pop d’un dernier verre partagé entre personnages de BD, D*Face transforme le bar en métaphore ironique d’une société de consommation arrivée à saturation.
D’une extrême densité visuelle, Grasp 2 est un collage éclaté dans lequel des visages, des mains, des fragments de corps, des vêtements, des motifs graphiques et des aplats de couleurs s’emboîtent sans jamais former une scène totalement lisible. Le regard est ainsi constamment sollicité et passe d’un élément à l’autre, sans parvenir à trouver un véritable point d’accroche.
Cette composition fragmentée s’inscrit dans un imaginaire nourri par la culture populaire, la bande dessinée, l’illustration, le graffiti et l’esthétique publicitaire.
L’artiste utilise notamment le principe du prélèvement et de la recomposition : des éléments familiers sont extraits de leur contexte, fragmentés, puis assemblés dans une nouvelle composition. Les visages sont ainsi partiellement coupés, tandis qu’une main apparaît isolément et prend une dimension presque monumentale. Cette main peut évoquer à la fois le contact, la saisie, le contrôle ou encore la volonté d’agir. Les yeux introduisent quant à eux une dimension plus psychologique : plusieurs regards semblent observer le spectateur depuis différents fragments de l’image, renforçant ainsi la sensation d’être constamment sollicité ou surveillé.
La palette, particulièrement vive et colorée, rappelant l’univers de la pop culture est mise en contraste avec des formes noires, comme la forme évoquant une explosion.
L’œuvre produit ainsi une impression ambivalente : elle attire immédiatement par ses couleurs, son énergie et son dynamisme, tout en faisant naître une sensation de tension, de chaos et de saturation.
Grasp 2 peut être comprise comme une œuvre autour de la saisie et de l’insaisissable. Le titre lui-même renvoie à l’idée de saisir. Malgré cette volonté de capturer et d’assembler les fragments, l’œuvre ne permet jamais de reconstituer un récit totalement cohérent. Elle donne au contraire à voir un monde fragmenté, saturé d’images et de signes, dans lequel le sens reste insaisissable.
Dans Treading Water, Shepard Fairey représente une figure féminine immergée dont seul le haut du visage sort de l’eau. Son regard frontal et intense domine la composition. Cette position entre submersion et maintien à la surface donne son sens au titre, qui évoque à la fois la survie et la difficulté de garder pied dans un environnement instable.
L’image est constituée d’un assemblage de fragments, mêlant motifs floraux, éléments architecturaux et structures industrielles. La confrontation entre nature, ornement et industrie oppose beauté et fragilité à un environnement construit et potentiellement dégradé par l’activité humaine. Placé au centre de ces tensions, le visage féminin peut ainsi symboliser l’individu confronté aux bouleversements contemporains.
Le paradoxe de l’œuvre réside enfin dans le contraste entre vulnérabilité et puissance : bien que presque entièrement submergée, la figure paraît monumentale et souveraine. Fairey transforme ainsi la menace de l’engloutissement en une image de résistance et de persistance.
Les deux œuvres de Swoon, Alixa Naima et Dawn and Gemma, sont des doubles portraits qui mettent en scène des relations humaines épanouies et affectueuses.
Alixa Naima célèbre l’affection, la solidarité et les liens humains. La proximité des deux femmes et la délicatesse de leur geste expriment la confiance et la sécurité. Le dessin minutieux, les hachures, les couleurs contrastées et les motifs décoratifs donnent à l’œuvre une dimension à la fois intime, graphique et monumentale.
Dawn and Gemma représente une maternité tendre, où la mère et l’enfant semblent fusionner en une entité harmonieuse, évoquant la douceur, la protection et la transmission. La précision du dessin des corps contraste avec le décor géométrique aux couleurs vives. Les motifs végétaux, notamment les fleurs, renforcent la dimension symbolique de l’œuvre en évoquant la vie et la croissance. Le bébé, placé au centre, apparaît ainsi comme une vie nouvelle protégée par sa mère.
Dans ces deux œuvres, Swoon associe art urbain, gravure, dessin et collage. Les lignes fines et les hachures, qui rappellent l’esthétique de la gravure, donnent aux personnages une forte expressivité tout en créant un contraste entre une technique ancienne et des sujets profondément contemporains.
Dans ses deux œuvres, Vhils réalise des portraits monumentaux sur des planches de bois. La technique de cet artiste repose sur un principe fondamental : faire apparaître une image en détruisant ou en retirant la surface du support.
Dans Burnt Series #07, Vhils brûle et creuse la surface du bois afin de faire apparaître progressivement les traits du visage. Il ne construit donc pas l’image en ajoutant de la matière, au contraire, il détruit une partie du support pour créer l’image. Le contraste entre le noir profond du bois brûlé et les zones de bois plus claires permet de faire émerger le visage. Les différentes planches donnent également une impression de fragmentation : le portrait semble constitué de morceaux, comme s’il apparaissait progressivement à travers la matière. La texture est essentielle. Le bois brûlé présente une surface rugueuse, craquelée et irrégulière, qui donne au visage une apparence presque organique. Les traces de combustion deviennent ainsi une partie du dessin.
Dans Resonances Series #03, Vhils utilise également un support en bois qu’il a peint. L’artiste intervient ensuite en grattant, découpant et retirant la couche de peinture pour faire apparaître le bois clair situé en dessous. L’œuvre donne une impression de portrait ancien qui aurait été progressivement détériorée par le temps. Les morceaux de peinture arrachés et les irrégularités du bois produisent une texture très expressive. Les différentes planches visibles renforcent également l’idée d’une image fragmentée.
Ainsi, ces deux œuvres s’inscrivent dans une inversion du processus artistique traditionnel. Habituellement, l’artiste ajoute de la peinture, du dessin ou de la matière sur un support. Vhils fait l’inverse : il enlève. La destruction devient un acte de création.
ChatgPythies met scène deux figures féminines énigmatiques et contemporaines qui se font face dans un espace aux tonalités bleu-vert. Le titre évoque les pythies, prêtresses et prophétesses de l’Antiquité grecque : cette référence est immédiatement perceptible dans l’atmosphère de mystère qui enveloppe les personnages du tableau.
Disposées à gauche et à droite, deux silhouettes semblables, aux longs cheveux sombres portant des masques, semblent engagées dans un échange silencieux. Entre elles, les mains prennent une importance particulière : l’une est levée, l’autre ouverte dans un geste qui pourrait évoquer la parole, la transmission ou la divination.
Le titre ChatgPythies indique que l’artiste fait dialoguer la figure antique de la prophétesse avec l’univers du chat et de l’intelligence artificielle. Les Pythies prophétesses d’hier sont devenues aujourd’hui des oracles numériques, Chatgpt, Claude ou autre, que les humains interrogent et à qui ils font confiance. Œuvre à la fois mythologique et technologique, ChatgPythies pose la question du rapport contemporain des humains aux machines qui parlent, prédisent, interprètent, conseillent et répondent.
L’œuvre Petite mélodie, de Bom.K, représente un petit jouet musical mécanique, moulin à musique, dont le corps est décoré de nombreux crânes et de notes de musique voletantes. L’objet semble ancien, sombre et légèrement inquiétant.
Au premier regard, l’artiste crée un contraste entre le caractère joyeux et léger d’une boîte à musique et la présence répétée des crânes, qui évoquent la mort, la fragilité et la disparition. Le titre Petite mélodie renforce ce décalage : la musique paraît douce et innocente, tandis que l’image introduit une dimension macabre.
Le choix d’une palette presque entièrement noire, grise et blanche accentue cette atmosphère. Les crânes clairs ressortent sur le fond sombre et attirent immédiatement le regard. Leur répétition donne également l’impression d’un motif qui se répète comme la mélodie du jouet. Les notes de musique font directement le lien entre l’image et le titre.
Bom.K transforme ainsi un objet familier en une œuvre à la fois poétique, étrange et inquiétante.
Petite mélodie est une réflexion sur le temps qui passe et la mort. La boîte à musique symbolise fragilité et éphémère : elle produit une petite musique mais les crânes rappellent que toute vie finit par s’éteindre. L’artiste associe ainsi la beauté et la mort, l’enfance et l’inquiétude, la musique et le silence dans un memento mori directement explicite.
Petite mélodie séduit par son apparente simplicité mais son décor macabre lui donne une signification plus profonde. Bom.K détourne un objet quotidien enfantin pour créer une œuvre sombre, poétique et mystérieuse, où la répétition des crânes devient comme une mélodie visuelle.
Dans Odette, Maye représente une jeune femme vêtue d’une longue robe blanche, vue de dos et légèrement de profil. Elle semble flotter dans un espace bleu profond et mystérieux, tandis que sa robe occupe le centre de la composition. L’œuvre mêle ainsi portrait, imaginaire et symbolisme.
Le fond bleu crée une atmosphère onirique, évoquant un espace mental, aquatique ou cosmique. Le blanc de la robe attire immédiatement le regard. Plus qu’un simple vêtement, celle-ci se transforme en une architecture monumentale, dans laquelle apparaît une forme de Tour de Babel, très détaillée et proche de celle représentée par Pieter Bruegel. Arches, rosaces, passages, fenêtres, herses et escaliers composent un immense édifice à plusieurs niveaux. La robe devient ainsi un monde en miniature, comme si Odette portait en elle tout un univers.
Le corps de la jeune femme, allongé et déformé, accentue la dimension fantastique de la scène. Comme dans Au galop en Camargue (cf. plus haut), l’un de ses bras présente une articulation mécanique, tandis que l’autre semble tatoué par l’effleurement de longues nageoires bleues translucides de poissons japonais. Sa posture, tournée vers l’arrière, suggère à la fois le mouvement et la fuite.
Autour d’elle flottent différents objets, notamment des cartes de tarot. On reconnaît le Jugement, associé à l’accomplissement de soi, la Tempérance, qui évoque l’équilibre et l’harmonie, le Bateleur, symbole du commencement, du potentiel et de l’action, ainsi que le Chariot, associé à la victoire et au mouvement. Ces symboles introduisent une dimension à la fois ludique, énigmatique et narrative, comme si les règles du monde réel ne s’appliquaient plus.
Le titre Odette donne également au personnage une dimension narrative : le tableau semble raconter une histoire dont le spectateur ne possède pas toutes les clés. Il est ainsi invité à interpréter les symboles et à imaginer ce qui est arrivé à cette femme.
Odette apparaît finalement comme une œuvre poétique, étrange et mystérieuse, dans laquelle Maye transforme le corps et le vêtement en un paysage imaginaire. Par le contraste du bleu et du blanc, les proportions inhabituelles du personnage et surtout l’architecture intégrée à sa robe, l’artiste évoque le rêve, le voyage et l’évasion. Plus qu’un portrait, l’œuvre semble donner forme à un monde intérieur qui se matérialise à travers Odette.
In Corpus Fidei joue sur la rencontre entre iconographie chrétienne, culture populaire et représentation contemporaine du corps féminin. Fenx a donné à son œuvre une forme cruciforme.
Une femme y est représentée les bras écartés, dans une posture qui évoque directement le Christ en croix. Mais l’artiste opère un déplacement essentiel : le corps d’une femme noire, contemporaine, athlétique et combattante occupe la croix. Elle porte des gants de boxe, un short et des bandages associés à l’univers du combat. La croix cesse alors d’être seulement le signe du sacrifice religieux : elle devient également celui de la lutte, de l’endurance et de la résistance.
Le titre In Corpus Fidei renforce cette idée. Le mot corpus, « corps », donne une dimension très concrète à la notion de foi : la foi s’incarne dans un corps humain un corps de femme combattante.
Si la position de la femme dans l’œuvre rappelle celle du Christ en croix, cette figure féminine ne semble pas vaincue. Son visage est calme tandis que son corps manifeste une grande tension physique. Les poings gantés suggèrent qu’elle est capable de se défendre et de lutter.
Cette contradiction entre la croix – traditionnellement associée à la souffrance et à la soumission – et les gants de boxe – associés à la résistance et à l’action – constitue l’un des principaux ressorts de l’œuvre. La souffrance n’est pas subie : elle devient une force.
Le halo doré derrière la tête est particulièrement significatif. Il reprend le vocabulaire visuel des saints dans l’art religieux, mais il est appliqué ici à une femme noire, sportive et blessée. Fenx déplace la notion de sacré vers la figure féminine, endurante et résistante, sauveuse de l’humanité.
Les quelques œuvres présentées ici ne constituent qu’une petite partie de la salle Concorde. La densité de l’accrochage traduit à la fois l’énergie, la diversité et la dimension internationale du mouvement. Cette profusion n’est toutefois pas sans conséquence sur la perception des œuvres. Celles qui sont placées à hauteur de regard bénéficient d’un accrochage qui favorise l’attention, tandis que d’autres, situées au niveau du sol ou du plafond, risquent de passer plus inaperçues. La grande diversité des formats peut également contribuer à en invisibiliser certaines et, parfois, à laisser moins de place à l’appréhension de leurs singularités et des trajectoires individuelles de leurs auteurs.
En conclusion, l’événement We are (Still) here révèle la richesse et la diversité de la création urbaine contemporaine. C’est dans les salles historiques, lorsque les œuvres contemporaines dialoguent avec une peinture, une sculpture ou un décor précis du XIXᵉ siècle, que l’exposition trouve ses rapprochements les plus féconds. Ces confrontations font émerger des résonances, des écarts et des contrastes qui renouvellent la lecture des œuvres.
Les œuvres réunies dans la salle Concorde témoignent également de l’élargissement de la notion d’art urbain. Si le graffiti et la peinture murale en constituent les matrices historiques, ils côtoient désormais la sculpture, la céramique, le pochoir, la photographie, la mosaïque, la calligraphie, le détournement d’objets et les techniques mixtes. Si les artistes ne partagent pas un même rapport à la rue ni un discours politique commun, leurs œuvres font néanmoins écho à plusieurs enjeux contemporains : identité, mémoire, inégalités, stéréotypes de genre et de classe, circulation des images, surveillance, consommation, représentation des corps ou encore appropriation de l’espace public.
We Are (Still) Here apparaît ainsi comme une déclaration collective de la scène urbaine contemporaine. L’exposition affirme la place désormais acquise de ces pratiques au sein des institutions culturelles, tout en rappelant la nécessité de préserver une liberté créative, critique et contestataire.
Pour retrouver l’exposition et toutes les œuvres, vous pouvez télécharger l’application de l’exposition We Are [still] Here : https://wearehere.fr/
































































































