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Exposition « Éternel TINTORET »
Exposition au Musée Jacquemart-André, Paris
Jusqu’au 24 janvier 2027
Le Musée Jacquemart-André présente cet automne une exposition intimiste réunissant un peu moins d’une trentaine d’œuvres de Jacopo Tintoret (1518/19-1594), artiste complexe et inclassable, figure majeure de la dernière partie de la Renaissance. À l’issue du parcours, quelques œuvres d’artistes des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles viennent témoigner de la postérité de son langage pictural et de l’influence durable qu’il a exercée sur la création artistique au fil des siècles.
Déployée en sept petites salles, l’exposition propose un aperçu resserré de la production de Tintoret, de ses débuts autour de 1540 jusqu’à ses œuvres tardives, vers 1588. Ces peintures monumentales permettent d’aborder les trois grands domaines : les sujets religieux, les scènes mythologiques et le portrait. Sept petites esquisses consacrées à des études préparatoires complètent cet ensemble et offrent un aperçu du travail de conception de l’artiste.
Malgré sa dimension extrêmement synthétique, cette sélection met en évidence l’extraordinaire diversité de la production de Tintoret et sa capacité à renouveler chacun des genres qu’il aborde. Son art se distingue par une inventivité constante, une sensualité particulièrement affirmée dans le traitement des figures féminines, qu’elles soient issues de la mythologie ou de la Bible, ainsi que par une attention aiguë portée à la psychologie des personnages dans ses portraits. En quelques œuvres, l’exposition fait ainsi apparaître les multiples facettes d’un peintre dont la liberté d’invention et la puissance expressive ont marqué durablement l’histoire de la peinture.
…Laissons parler les œuvres.
L’exposition propose quatre peintures à sujets mythologiques.
Deux œuvres de jeunesse, datées de 1541-1542, sont accrochées côte à côte dans la première salle. Toutes deux appartiennent à une série de quatorze panneaux octogonaux illustrant les Métamorphoses d’Ovide, conçue pour orner le plafond de la chambre à coucher du commanditaire.
Dans La Chute de Phaéton, Tintoret choisit de représenter l’instant où le héros, foudroyé par Jupiter, est précipité avec son attelage dans le fleuve Éridan pour avoir perdu le contrôle du char solaire et menacé de détruire la Terre.
L’artiste exploite pleinement la forme octogonale du panneau pour inscrire la scène dans un mouvement vertigineux et centrifuge : chevaux, personnage et roue du char semblent emportés dans une chute tourbillonnante.
Le recours audacieux aux raccourcis perspectifs accentue la violence de la chute et donne à la composition une spectaculaire sensation de profondeur. Le regard du spectateur est ainsi entraîné dans le mouvement même de la catastrophe.
Dans Orphée implorant Pluton, Tintoret retient lui aussi l’instant le plus dramatique du récit mythologique : celui où Orphée supplie Pluton, maître des Enfers, de lui rendre son épouse Eurydice, morte après avoir été mordue par un serpent.
Le héros apparaît agenouillé, les mains jointes dans un geste de supplication, tandis que le dieu, impassible, le domine depuis un rocher en surplomb. Le contraste entre la fragilité du mortel et la puissance inquiétante du dieu est particulièrement saisissant, accentué par les mains griffues de ce dernier.
Là encore, Tintoret recourt à des raccourcis perspectifs audacieux qui amplifient la profondeur de la scène et renforcent sa théâtralité.
Dans la deuxième salle, deux œuvres de la pleine maturité de l’artiste renouent avec les récits des Métamorphoses d’Ovide et témoignent de l’influence du maniérisme sur la peinture vénitienne du XVIᵉ siècle. À travers Danaé et Léda et le cygne, Tintoret transpose les mythes antiques dans des intérieurs contemporains, transformant le récit mythologique en une scène intime et sensuelle.
Dans Danaé, Tintoret s’empare du mythe selon lequel un oracle avait prédit au père de Danaé, Acrisios, qu’il serait tué par son propre petit-fils. Craignant l’accomplissement de cette prophétie, le roi fait enfermer sa fille dans une tour. Jupiter, épris de la jeune femme, parvient néanmoins à l’approcher en se métamorphosant en pluie d’or, par laquelle il la féconde.
Tintoret donne à cet épisode une interprétation étonnamment prosaïque et presque moqueuse : la pluie d’or prend littéralement la forme de pièces de monnaie qui tombent sur Danaé et jusqu’à son entrejambe. La scène se déroule dans le cadre luxueux et intime d’une chambre à coucher vénitienne, propice à une lecture érotique du récit. Danaé, tenant plusieurs pièces entre ses mains, accueille cette pluie singulière tandis que sa servante s’empresse d’en recueillir dans son tablier.
Le détail du luth renversé, visible à droite de la composition, renvoie à la lubricité dans l’imaginaire de la Renaissance. Le mythe antique devient ainsi le prétexte à une réflexion sur la sensualité, la séduction et l’attrait de l’argent, autant de thèmes qui font écho à la société vénitienne du XVIᵉ siècle.
Avec Léda et le cygne, Tintoret puise à nouveau dans les Métamorphoses d’Ovide, qui racontent comment Jupiter se métamorphose en un majestueux cygne pour séduire Léda, épouse du roi de Sparte. Comme dans Danaé, le peintre transpose le récit antique dans un intérieur contemporain : les protagonistes prennent place dans le cadre luxueux d’une chambre à coucher vénitienne.
Léda apparaît dans son alcôve sous les traits d’une élégante courtisane vénitienne, parée de bijoux et savamment coiffée. Allongée avec langueur, son corps nu et diaphane se détache sur un rideau de couleur pourpre et des étoffes satinées, accentuant la sensualité de la scène. À ses côtés, sa servante se tourne vers elle tout en s’occupant d’une cage contenant un canard, peut-être associé au cygne sous lequel Jupiter a pris apparence. Léda, d’un geste nonchalant, semble caresser le volatile.
La présence d’un chien, d’un chat, d’un canard et d’un perroquet contribue à donner à la scène l’apparence familière d’un intérieur domestique. Ces détails du quotidien contrastent avec la dimension mythologique du sujet et participent à la création d’une atmosphère à la fois intime, sensuelle et érotique.
Comme dans Danaé, Tintoret efface ainsi la distance entre le monde antique et la Venise de son temps : le mythe devient une scène de la vie contemporaine, dans laquelle le raffinement des intérieurs, la sensualité des corps et les signes de richesse composent un véritable théâtre de la séduction.
Onze peintures religieuses jalonnent l’exposition.
Dans la première salle, quatre peintures de très grandes dimensions captivent le regard. Chacune rend compte de la démarche de Tintoret qui fait primer l’intensité dramatique sur la stricte narration.
Face à l’entrée, La Création des animaux représente Dieu, figure monumentale à la barbe et à la chevelure abondantes, nimbé de lumière et comme emporté dans un élan au centre de la composition. La main levée dans un geste de bénédiction, donne vie aux animaux. Une multitude d’animaux — oiseaux, poissons, quadrupèdes et même une licorne —se déploient dans le paysage dans le même mouvement latéral dirigé vers la gauche.
Tintoret organise cette profusion animale par séries successives, tandis que la figure du Créateur, lancée dans une dynamique presque fulgurante, agit comme une flèche qui imprime son mouvement à l’ensemble de la scène. La composition donne à voir la création comme un surgissement continu, où la puissance divine se traduit autant par la diversité des êtres engendrés que par l’énergie du mouvement. Particulièrement singulière par son dynamisme et son imagination, cette œuvre appartient à un ensemble de cinq tableaux consacrés aux différentes étapes de la Genèse.
À droite de l’entrée, un touchant Noli me tangere (« Ne me touche pas ») représente la rencontre entre le Christ ressuscité et Marie-Madeleine. Attribué à l’atelier de Tintoret, et notamment à son fils Domenico Tintoretto, le tableau restitue avec sensibilité l’épisode rapporté par l’Évangile selon saint Jean.
Le Christ, d’un geste de la main, retient Marie-Madeleine qui cherche à s’approcher de lui. Ce mouvement instaure entre les deux figures une distance physique qui traduit la séparation désormais irrévocable entre le monde terrestre et le royaume céleste : ressuscité, le Christ n’appartient plus au monde des humains. En s’appuyant sur cette distance évoquée dans le récit évangélique, l’artiste fait naître une tension particulièrement sensible entre les deux personnages. Le geste du Christ, à la fois doux et ferme, semble suspendre l’instant entre retrouvailles et séparation.
La sobriété de la scène et la retenue des gestes renforcent ainsi sa dimension émotionnelle. En donnant à voir l’impossibilité d’un rapprochement, le tableau plonge le spectateur au cœur d’un moment suspendu, où la proximité physique devient précisément le signe de l’éloignement spirituel.
À proximité, une Adoration des bergers de très grandes dimensions illustre l’épisode biblique de la Nativité dans un langage naturaliste, où se conjuguent intensité dramatique et recherches maniéristes caractéristiques de la fin de la Renaissance. La palette aux tonalités pastel et la composition en hauteur, fondée sur un savant empilement des figures, témoignent de cette esthétique maniériste. Tintoret reprend les éléments traditionnels de la scène : une étable en ruine, une Vierge vêtue de rouge, des bergers aux tuniques vertes, roses et jaunes, ainsi qu’un saint Joseph relégué discrètement à l’écart. L’âne et le bœuf, tournés vers le spectateur, semblent quant à eux prendre celui-ci à témoin de la scène sacrée.
Une élégante figure féminine accompagne le groupe et contribue à ouvrir la composition sur un paysage baigné de lumière. Par le contraste entre la simplicité presque paysanne du décor et la dimension sacrée de l’événement, Tintoret met en scène la naissance du Christ au cœur d’un monde humble et rural. La grandeur de la composition confère ainsi une portée monumentale à une scène pourtant placée sous le signe de la simplicité et de l’humilité.
Le tableau Le Miracle de saint Augustin démontre comment Tintoret échappe aux représentations traditionnelles du sacré. Rien de paisible dans cette toile. Le saint, revêtu de ses habits d’évêque, irradiant d’une lumière irréelle, apparait dans les cieux afin d’apporter le salut et de soulager les pestiférés et les infirmes qui se pressent au sol.
La composition repose sur un contraste saisissant entre un premier plan saturé de corps éprouvés par la souffrance, dont les postures traduisent la douleur et le désarroi, et un arrière-plan qui s’ouvre sur un édifice religieux, esquissé dans le lointain. Cette ouverture vers l’église semble ainsi suggérer que le salut ne peut venir que de la foi et de l’intervention divine.
L’attention portée à l’anatomie de certains personnages témoigne de l’importance qu’accorde Tintoret au dessin sculptural. La vigueur des corps, modelés avec une grande précision, contraste avec leur vulnérabilité face à la maladie et contribue à donner à la scène toute son intensité dramatique. Abolissant la frontière entre la scène et le spectateur, Tintoret représente au premier plan, un personnage masculin qui tend une main vers les visiteurs auxquels semble adresser une supplication.
La toile Suzanne et les vieillards est accrochée dans la deuxième salle, entre Danaé et Léda, disposition qui peut faussement laisser croire qu’il s’agit d’un sujet mythologique, alors que l’œuvre représente un épisode biblique. Suzanne, épouse vertueuse de Joachim, y est surprise par deux vieillards concupiscents qui, après avoir tenté de l’abuser, l’accuseront d’adultère. Tintoret choisit de traiter cet épisode biblique sous l’angle du voyeurisme et d’une sensualité profondément ambivalente. Il installe la scène dans un jardin qui devient le théâtre d’une agression avant même que celle-ci ne soit physiquement commise : le regard des vieillards constitue déjà une forme de violence, annonçant le crime à venir.
La composition du tableau s’organise en plusieurs plans. Au centre, Suzanne, entièrement dénudée, présente un corps sculptural et diaphane, mis en valeur par une coiffure élaborée et de précieux bijoux. Assise au bord d’un bassin, elle y plonge une jambe, absorbée dans une apparente quiétude.
Au premier plan, l’un des vieillards, tapi au ras du sol, épie furtivement la jeune femme ; à l’arrière-plan, le second surgit à son tour, dissimulé dans une attitude qui accentue la menace. Le spectateur se trouve ainsi placé dans une position comparable à celle des vieillards : il observe Suzanne à son insu, participant malgré lui à la scène de voyeurisme orchestrée par le peintre.
Le jardin est lui-même chargé de détails symboliques qui renforcent la portée morale du récit. Une pie, perchée sur une branche au-dessus de Suzanne, semble annoncer la médisance dont elle sera bientôt victime. À l’arrière-plan gauche, le cerf peut être associé à la puissance masculine, tandis que la famille de canards, au centre de la composition, évoque la fidélité conjugale. Les roses qui se déploient le long de la clôture devant Suzanne renvoient, quant à elles, à sa pureté et à sa vertu.
Avec cette œuvre, Tintoret fascine le spectateur par la beauté sensuelle de Suzanne tout en le confrontant aux prémices d’une agression sexuelle. Toute la force du tableau réside dans ce paradoxe : en contemplant la beauté du corps féminin, le spectateur devient simultanément témoin – et, d’une certaine manière, complice – du regard prédateur des vieillards. Tintoret le place ainsi dans une position profondément ambiguë, à la fois celle du moraliste qui dénonce la violence et celle du voyeur qui participe au dispositif du regard.
Les portraits
Une petite salle consacrée aux portraits propose six tableaux dans une belle unité. Cinq hommes et une femme font face au visiteur. Dans un cadrage serré, un vide spatial et un ténébrisme monochrome se substituent à tout décor, révélant dans un clair-obscur la psychologie du sujet que seuls quelques infimes détails viennent compléter. L’artiste se focalise sur l’essentiel excluant toute idéalisation de la physionomie. D’emblée, le visage, le regard et les mains fortement éclairés monopolisent le regard du spectateur. Dans un deuxième temps, la texture des tissus et des fourrures ainsi que la présence de quelques objets retiennent l’attention et soulignent la dimension psychologique.
Le Portrait de femme en tenue de deuil offre un visage empreint d’une grande simplicité et d’une forte dignité mélancolique. Son regard empreint de résignation se détourne du spectateur. Sa tenue noire et épaisse, son voile traditionnel, la bordure blanche et rigide de sa robe témoignent clairement de son statut de veuve d’une position sociale élevée. Elle tient un chapelet de la main droite et des gants dans la main gauche dont l’annulaire porte une alliance.
Ce portrait se caractérise par sa dimension intime et intériorisée. Le peintre privilégie l’expression du sentiment intérieur face au deuil et à la perte.
Tintoret réalise également de nombreux portraits d’hommes dont l’identité demeure aujourd’hui inconnue. Si chacun de ces portraits présente des caractéristiques propres, leur comparaison permet néanmoins de dégager un certain nombre de constantes formelles et iconographiques.
La composition de la plupart de ces portraits se distingue par sa sobriété. Le modèle est généralement représenté à mi-corps, se détachant sur un fond sombre et dépourvu de décor, ce qui concentre immédiatement l’attention du spectateur sur sa présence physique. Le visage, vivement éclairé, émerge de l’obscurité selon un procédé de clair-obscur qui accentue son expressivité et confère à la représentation une dimension presque théâtrale. Le regard, souvent directement dirigé vers le spectateur, instaure un face-à-face qui renforce la tension dramatique et la présence psychologique du personnage.
Loin de rechercher une idéalisation systématique, Tintoret restitue des physionomies individualisées et expressives, dont les traits et les marques du temps participent à la caractérisation du modèle. Les mains font elles aussi l’objet d’un traitement particulièrement attentif. Souvent éclairées avec la même intensité que le visage, elles constituent un second foyer lumineux qui organise la circulation du regard au sein de la composition. Elles tiennent fréquemment des objets tels qu’un livre, des gants ou une lettre, qui dépassent leur simple fonction d’accessoires. Ces attributs contribuent en effet à renseigner le spectateur sur l’identité sociale, les activités ou le statut du modèle.
Ainsi, par la sobriété de la composition, le recours au clair-obscur, l’intensité du regard et l’attention portée aux gestes et aux accessoires, Tintoret construit des portraits qui associent affirmation sociale et présence psychologique. Même lorsque l’identité du modèle nous échappe, ces choix picturaux confèrent à chaque figure une forte individualité et une véritable présence.
Réalisé plus tardivement que les portraits présentés précédemment, ce tableau représente un homme plus âgé, à l’expression grave, assis dans un fauteuil. La lumière se concentre sur la carnation du visage et du front, faisant émerger les traits du modèle de l’obscurité environnante et révélant la blancheur naissante de sa barbe. Le jeu marqué entre ombre et lumière accentue ainsi le relief de l’anatomie tout en renforçant l’intensité psychologique du personnage.
La sobriété de la palette et le recours à un clair-obscur particulièrement affirmé confèrent à la composition une atmosphère grave et méditative. Loin de se limiter à la description physique du modèle, Tintoret semble faire de son vieillissement un vecteur de réflexion sur le temps qui passe et sur la fragilité de l’existence.
Cette œuvre témoigne ainsi d’une évolution de son langage pictural, dans lequel certaines caractéristiques héritées du maniérisme — notamment l’intensité expressive et la dramatisation de la figure — tendent progressivement vers une sensibilité plus proche du baroque, fondée sur les effets de lumière, le naturalisme et la puissance émotionnelle.
Le Portrait de Marco Grimani s’inscrit dans la tradition des grands portraits de patriciens de la République de Venise. Eminent sénateur vénitien, Marco Grimani appartenait à une prestigieuse famille. Ce portrait exécuté au moment de son élection au poste de procureur de Venise vise à immortaliser son statut social et politique.
Le sénateur cadré à mi-corps se détache sur un fond sombre dépourvu de tout élément décoratif susceptible de détourner l’attention du modèle. Il porte la riche robe rouge bordée d’hermine qui signale sa fonction officielle. Tintoret accorde une attention particulière au visage, dont il restitue avec précision les marques du temps : rides, irrégularités de la peau et sourcils accentuent les traits d’un homme dont l’apparence témoigne à la fois de l’âge et du poids des responsabilités. Le visage et les mains sont vivement éclairés tandis que le regard direct établit un rapport frontal avec le spectateur.
L’œuvre met ainsi en tension l’autorité politique et la fragilité physique inhérente au vieillissement. Elle illustre pleinement la capacité de Tintoret à concilier les exigences de représentation de l’élite vénitienne — qui impliquent une certaine valorisation du statut et de la dignité du modèle — avec un naturalisme attentif aux signes concrets de l’âge et à la vérité humaine du personnage.
Dans l’ultime autoportrait des quarante que Tintoret réalisa au cours de sa vie, l’artiste se représente à l’âge de soixante-dix ans, sans artifice, dans un face-à-face direct avec le spectateur, comme s’il se tenait devant un miroir. Son visage, profondément marqué par le temps, est sillonné de rides ; ses paupières tombantes encadrent des yeux aux orbites creusées. Sa chevelure et sa barbe, grises et parcourues de mèches blanches, accentuent encore les signes de l’âge, tandis que sa bouche disparaît sous ses moustaches. La palette réduite concentre la lumière sur le visage et met en valeur un regard profond, intériorisé et empreint de mélancolie.
Tintoret ne cherche à effacer aucun des stigmates du temps : ni l’âge, ni l’usure, ni la lassitude. Il offre au spectateur l’image sans fard d’un homme confronté à sa propre finitude, et à la vérité d’une vie qui touche à son terme.
Les dessins
Tintoret fut un grand dessinateur, profondément admirateur du génie de Michel-Ange, dont il s’inspira souvent, prenant ses esquisses ou ses sculptures pour modèles.
Si ses peintures extraordinaires ont quelque peu éclipsé son œuvre graphique, il n’en demeure pas moins que le dessin occupa une place constante dans sa pratique artistique.
L’exposition en présente sept modestes exemples, témoins de cette activité ininterrompue.
Tintoret, référence artistique à travers les siècles
Au XIXe siècle, les tableaux de Tintoret sont redécouverts et deviennent une source d’inspiration pour de nombreux artistes.
Les romantiques et les réalistes se reconnaissent dans son énergie et dans la dramaturgie de ses créations. Des artistes comme Delacroix, Manet ou Cézanne le considèrent comme un visionnaire.
En conclusion, l’exposition du Musée Jacquemart-André présente le grand mérite de donner accès à de véritables pépites parmi les œuvres de Tintoret. L’exiguïté des salles offre, par ailleurs, un avantage appréciable : elle permet d’observer les tableaux de très près et d’en apprécier pleinement les détails.
On peut toutefois regretter le nombre particulièrement restreint d’œuvres présentées — seulement 29 tableaux et 7 dessins — qui laisse quelque peu le visiteur sur sa faim. L’ajout, certes louable, d’œuvres d’artistes des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles ne fait qu’accentuer la frustration de celui qui est avant tout venu découvrir l’œuvre de Tintoret.
Il n’en demeure pas moins que l’exposition permet de passer un excellent moment et offre une belle occasion de se confronter de près à quelques œuvres remarquables du maître vénitien.










































